St-Jean: tollé au défilé

Le fait de travailler au Rockfest à Montebello pendant une fin de semaine est un moment particulier pour moi parce que c’est l’une des rares périodes de l’année où je suis coupé du monde pendant trois jours. Pas de journaux, pas d’internet et, par conséquent, pas de médias sociaux. À mon retour, je constate que nous sommes dans une sorte d’après-tollé au sujet d’un élément controversé du défilé de la St-Jean à Montréal. Le défilé, pour ceux qui étaient dans la même situation que moi ou qui ont passé du temps en vacances dans une caverne, comprenait Annie Villeneuve, chanteuse blanche, qui chantait sur un chariot poussé par de jeunes joueurs de football noirs vêtus d’habits beiges. L’image en a choqué plusieurs.

Les diverses discussions qui ont suivi sont typiques de 2017. À en croire ceux qui étaient là, ce fut un véritable bombardement sur les médias sociaux (je le dis ainsi parce qu’encore une fois, je n’y étais pas). Ensuite, après qu’une partie de la poussière soit retombée, on voit deux points de vue ressortir. D’un côté, nous avons ceux qui persistent à dire que le tout était problématique. De l’autre, nous avons ceux qui présentent l’affaire comme une tempête dans un verre d’eau symptomatique de notre époque, où les réseaux sociaux servent de foutoir à premières impressions irréfléchies.

Une mise au point s’impose, je crois. Sommes-nous en présence d’une tempête dans un verre d’eau? Non, ou du moins, pas complètement.

Qu’on utilise le bon vieux dicton voulant que le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions ou qu’on dise simplement que la valeur d’une action doit être évaluée non seulement en fontion de l’intention initiale mais aussi de son impact, il n’en demeure pas moins que le résultat n’était pas reluisant. On attache peut-être trop d’importance aux symboles, mais reste que celui-là était fort. Je réitère ce que bien d’autres ont déjà dit: personne n’accuse les organisateurs d’être racistes. Par contre, l’examen de l’intention, que Mario Girard de La Presse décrit de façon un peu simpliste comme le fait “d’aller au fond des choses”, ne saurait complètement exonérer les organisateurs de ce qui s’est passé.

Je pense que Stéphane Morneau, auteur du billet paru dans Urbania, a raison lorsqu’il écrit ceci:

Les bonnes idées et les bonnes intentions, ici, n’ont pas empêché la projection d’une image problématique qui aurait dû être détectée avant le départ de la parade. Ça ne prenait qu’un regard alerte, une personne compatissante, pour que ce char allégorique ne prenne pas le clos dès sa première apparition.

Bien sûr que l’intention noble rend la chose moins grave; notre réaction collective n’aurait pas été la même, j’ose l’espérer, si le but avoué de cet élément du défilé avait été de faire pousser le chariot d’une blanche par des noirs. Cependant, scrutez attentivement la réponse des organisateurs par le biais de leur fil Facebook:

[Mise au point] Un court extrait du Défilé de la Fête nationale qui circule présentement sur les médias sociaux a choqué plusieurs personnes. Nous en sommes profondément désolés. Nous tenons cependant à faire cette mise au point : puisque notre Défilé se veut écoresponsable, tous les chars allégoriques sont poussés par des citoyens plutôt que d’être motorisés.

Cette année, nous avons fait appel à l’Association pour la persévérance scolaire et aux jeunes de l’équipe sportive de l’École secondaire Louis-Joseph-Papineau pour relever ce défi.

Il va de soi que ces jeunes – qui étaient fiers de participer à l’événement – n’ont pas été choisis en fonction de la couleur de leur peau.

Ce n’est pas, contrairement à ce qu’affirme erronément Morneau, un rejet total de la faute. Reste que j’aurais apprécié, et je pense ne pas être le seul, que les excuses aient été faites un peu moins par la bande. Je proposerais ici quelque chose d’aussi banal que de mettre les mêmes informations, mais de finir avec ceci: “Cependant, nous comprenons que l’image projetée puisse avoir choqué certaines personnes et nous nous en excusons.”

C’est con, hein? Mais je pense que cela aurait nettement moins donné l’impression que les organisateurs refusent la responsabilité pour ce que nous avons vu lors du défilé. Je mets l’accent sur le mot “organisateurs” parce que, quand Mario Girard nous parle du fait que les concepteurs de costumes n’auraient jamais pu prévoir que les jeunes qui pousseraient le chariot seraient noirs, c’est vrai, mais quel rapport? Personne ne fait de reproches aux costumiers.

Il serait bien, en revanche, de cesser les comparaisons entre cet incident et le “blackface” de Mario Jean d’il y a quelques années. Peut-on s’entendre sur le fait que le blackface est une caricature des noirs reconnue à juste titre comme méprisante, méprisable et dégueulasse depuis maintenant assez longtemps? Si oui, on pourra également s’entendre sur le fait qu’il n’y a aucune comparaison possible entre l’un des grands symboles racistes de tous les temps et une erreur un peu maladroite dans l’organisation d’un défilé.

Au final, je critique surtout la forme des excuses, qui, en donnant l’impression qu’on les enterrait sous le renchérissement à propos de l’intention de mettre de l’avant la diversité québécoise, rajoutaient une maladresse à celle qui avait déjà été commise.

Les fameux réseaux sociaux

Il y a cependant un aspect de cette polémique qui devrait quand même nous faire réfléchir. Je parle bien sûr de notre usage collectif, souvent stupide et par moments carrément irresponsable, des médias sociaux. Ces derniers sont effectivement devenus l’ultime univers de non-responsabilité, l’équivalent intellectuel d’un “punching bag”, le parfait réceptacle à venin des gens qui carburent à la complainte et à l’indignation. Ces gens-là sont en partie responsables du fait que plusieurs ne voient dans cette polémique qu’une tempête dans un verre d’eau.

J’en reviens toujours à la fable du Garçon qui criait au loup. À la fin de l’histoire, le loup se pointe effectivement le bout du nez et, pour des raisons évidentes, personne n’accourt à ce moment-là pour sauver le garçon. Sachez donc que si vous avez trouvé ladite section du défilé problématique et que vous êtes déçu de voir que certains croient qu’il n’y a rien là, vous pouvez remercier ces milliers de morons qui vomissent tellement de conneries sur les médias sociaux qu’ils ont rendu plusieurs d’entre nous complètement blasés par rapport à toute plainte, légitime ou pas, qui part de Facebook, Twitter et al.

Si le tollé au défilé peut en faire réfléchir certains sur leur usage frivole des médias sociaux, il n’y aura pas eu que du négatif dans cette histoire. Mais j’en doute.

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Mes trois grand-mères et la St-Jean

Le jour de la St-Jean, les Québécois – souvent les souverainistes en tête – se plaisent à scander “Je me souviens”. Loin de m’opposer à cette idée en principe (nous serions probablement un peu mieux foutus si nous avions une mémoire collective plus longue), j’aimerais néanmoins qu’il soit aussi possible au Québec d’oublier un peu.

Je m’explique, ne vous en faites pas. J’ai passé une très belle soirée ce 23 juin. Une soirée en bonne compagnie remplie de rires et de souvenirs, et pour cause: entre ma grand-mère, ma mère et mon beau-père et moi, il y avait chez moi un représentant de chaque génération du Québec moderne. Et immanquablement, la discussion s’est longuement portée sur la mère de mon beau-père, récemment décédée, qui avait le don de faire en sorte qu’on aime un peu plus le Québec chaque fois qu’on l’entendait en parler.

J’avoue envier un peu mes grand-mères. Le changement qu’elles auront vu au cours de leur vie! Tout n’aura bien sûr pas été rose pour elles, et tous les changements n’auront pas forcément été pour le mieux, mais lorsque je vois ce marasme d’immobilisme dans lequel nous sommes aujourd’hui plongés, je ne peux que songer avec exaltation au sentiment que devait provoquer la conscience de vivre l’évolution de son peuple.

J’ai tendance à penser qu’avec feu la mère de mon beau-père, je n’ai pas eu deux grand-mères, mais trois. Après tout, cette dernière m’a traité comme son petit-fils dès notre première rencontre. Et curieusement, en les regardant mes trois grand-mères à tour de rôle, je vois des éléments on-ne-peut-plus complémentaires de ce qu’est le Québec.

D’abord, il y a ma grand-mère maternelle, pas entièrement apolitique mais presque, qui, sans tenter de résister à l’évolution du Québec depuis la Révolution tranquille, a néanmoins conservé les valeurs pré-1960 qui lui sont chères, notamment son attachement inébranlable à la foi catholique. Voilà bien une femme à la bonté inouïe, dépourvue de toute malice et de toute méchanceté, qui n’a cependant pas une fibre révolutionnaire en elle.

Ensuite, je pense à ma grand-mère paternelle, née et élevée dans le Québec du terroir mais qui a passé une part importante de sa vie d’adulte en Angleterre et qui reste profondément amoureuse de ce pays, du moins, de ce qu’était ce pays avant Margaret Thatcher. Foncièrement rebelle, elle lisait du Simone de Beauvoir alors que l’Église catholique l’interdisait. Elle n’a jamais cru au projet de pays du Québec, voyant dans quelques-unes de ses composantes le caractère sectaire et fermé qui était un bastion de l’idéologie du terroir, à laquelle elle ne s’identifie pas du tout. Et pourtant, elle déplore la forte tendance de plusieurs Québécois à tenter de s’affranchir de l’entière Histoire pré-Révolution tranquille de leur province.

Enfin, il y a ma grand-mère par alliance, feu Mimi Lalonde, profondément amoureuse du projet de pays québécois, du fait français (elle a d’ailleurs déménagé sa famille en France pendant quatre ans) et de l’histoire et de la culture du Québec. Souverainiste invétérée, elle aura vécu sa passion pour la province qu’elle souhaitait voir devenir un pays jusqu’à la dernière seconde.

Sans me lancer dans les détails de mes propres opinions politiques, j’éprouve une admiration sans bornes pour ces trois femmes, toutes trois amies, toutes trois si différentes sur le plan identitaire. Voilà qui est approprié car, quand je pense au Québec, je pense rapidement à ses femmes. Au Québec, nous les aimons, nos femmes. Nous leur avons permis de s’affranchir des limites traditionnelles crées par nos névroses superstitieuses et misogynes comme peu de nations et de sociétés l’ont fait.

Ces trois femmes, mes trois grand-mères, m’ont influencé à leur façon, mais ce que je retiendrai toujours de chacune d’elle sera le fait qu’à l’image de la femme québécoise en général, elles ont accueilli le changement qui se produisait au Québec. Chacune l’a fait à sa manière, mais elles l’ont toutes fait. Les femmes québécoises ont accepté le changement. Elle l’ont rêvé, l’ont incarné, en ont profité. Elles ont été ce changement et ce, sans broncher, sans laisser les diverses résistances les faire dériver de la poursuite de cet idéal d’un nouveau Québec qui leur serait plus juste. Sans doute cette démarche était-elle animée au moins partiellement par un intérêt personnel, mais ce que ces femmes ont acquis pour elles-mêmes, elle l’ont également acquis pour le reste du Québec.

Ce sont ces femmes que j’ai en tête lorsque je dis que j’aimerais que le Québec se trouve aussi une petite capacité à oublier (ou du moins qu’il se serve de sa mémoire sélective de la bonne manière). Elles ont contribué à moderniser le Québec, à en faire une société relativement avant-gardiste et progressiste très rapidement, bien que plusieurs pensent à tort que rien ne bougeait avant la Révolution tranquille.

Ce ne sont pas tous les éléments de cette période qui furent des succès, mais je crois que nous vivons aujourd’hui au sein d’une société qui “surcompense” et qui abhorre maintenant le changement comme un vicieux épisode de syphilis. Raymond Aron redoutait le potentiel autoritaire de l’idéalisme et croyait que l’avenir et l’intégrité de la démocratie passent par des citoyens qui ont des attentes modestes du politique. Je partage cette opinion, mais le piège dans lequel semblent être tombés les Québécois est qu’ils ont non seulement des attentes modestes envers le politique, mais envers eux-mêmes en tant que peuple. La première éventualité est souhaitable, la deuxième sonne le glas des civilisations.

Je ne sais pas ce que deviendra le Québec et je ne prétends pas avoir le monopole de la vérité quant à ce qu’il devrait devenir. Sans être devenu souverainiste, j’avoue ne plus être sûr de savoir s’il serait dans l’intérêt du Québec de quitter le Canada ou d’y demeurer. Je dois aussi avouer être ouvert à toute démarche nécessaire pour faire avancer le Québec; un bien triste rappel du dommage irréparable qu’a fait Stephen Harper à ma conviction fédéraliste et à l’amour trudeauiste que j’éprouvais jadis pour le Canada.

Mais trève de nostalgie. Il fut un temps, il y a peu de temps, où avec beaucoup de dur labeur, de volonté et de savoir-faire, nous nous sommes propulsés dans la modernité en un temps record. Assurément, nous pourrions le faire à nouveau, comme nous l’avons fait à cette époque où nous nous sommes permis d’oublier que l’impossible existe et, ce faisant, nous sommes parvenus à l’accomplir.

Bonne St-Jean à tous.

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