À la défense d’un diffuseur public (version light)

Le gouvernement Harper continue de charcuter Radio-Canada en annonçant un autre 100 millions en compressions au financement de la société d’état. Avec les 135 millions retirés à la SRC plus tôt cette année, Radio-Canada devra réduire sa main-d’œuvre d’environ 25% d’ici 2020. Toutefois, ce qui est le plus frappant dans cette saga des coupures, et Marc Cassivi de La Presse le souligne dans sa chronique du 22 avril dernier, ce ne sont pas les coupures elles-mêmes mais notre indifférence collective devant ce saccage de notre diffuseur public.

J’ai étudié en journalisme à Concordia avec plusieurs individus qui font maintenant fierté à la profession. Plusieurs anciens ou actuels journalistes de CBC/Radio-Canada m’ont enseigné. J’ai quelques amis et anciens collègues qui travaillent à Radio-Canada. Et même en l’absence de tout cela, je défendrais quand même avec toute mon énergie non seulement l’existence, mais la vitalité de notre diffuseur public. Je ne suis pas en train de suggérer que les médias privés n’ont pas leur place en information, mais je suis absolument convaincu qu’un service de diffusion public et indépendant est primordial pour la santé d’une démocratie comme la nôtre.

Les médias privés ont une limite importante : leur mandat. Il serait impensable pour un diffuseur privé comme TVA ou V d’assumer les coûts de certains piliers d’un diffuseur public. Cassivi donne l’exemple évident: le réseau de correspondants à l’étranger de Radio-Canada représente un non-sens pour TVA. Toutefois, la population québécoise ne saurait se priver d’un tel service sans que notre sa culture générale et sa santé démocratique en souffrent un peu. De plus, si un tel service nous importe (la question n’est manifestement pas réglée), encore faudrait-il le laisser savoir au gouvernement Harper.

Ce même gouvernement, obsédé par le secret et impitoyablement efficace pour mettre des bâtons dans les roues aux journalistes, considère vraisemblablement Radio-Canada comme un empêcheur de danser en rond. Que fait en général ce gouvernement lorsqu’il sent qu’un organisme qu’il finance critique un peu trop vigoureusement ses agissements? Il leur coupe les vivres. Pourquoi agirait-il différemment avec Radio-Canada ? Il faut se rendre coupable d’un sacré aveuglement volontaire pour prétendre que deux et deux ne font pas quatre.

On ne peut complètement ignorer l’impact de la soumission d’un diffuseur public aux lois du marché. Quelque chose me dit que Harper le sait. Il existe bien sûr des commanditaires qui n’exigent pas de relation quid pro quo au-delà de l’échange de services, et même plusieurs. Cependant, comment oublier les histoires de convergence comme celle des trois importants journaux anglophones néo-bruswickois appartenant tous à la chaîne pétrolière Irving, journaux dont, en 2003, les éditoriaux attaquaient tous avec une rare virulence les grévistes du Syndicat canadien des employés publics, sans véritable égard pour leurs revendications? Nul besoin non plus de fouiller trop loin dans sa mémoire pour se remémorer des chroniqueurs de Quebecor qui défendaient la conduite pour-le-moins-ordinaire de l’entreprise pendant le lock-out au Journal de Montréal. Plus Radio-Canada doit agir en chaîne privée et satisfaire des commanditaires, plus elle court le risque de se trouver prisonnière de ce genre de dynamique.

Et que dire du contenu de l’information en général? Radio-Canada a un mandat qu’aucune chaîne privée ne se donnerait et ce mandat l’a historiquement poussée à produire une information d’un niveau de qualité, de profondeur et de diversité plus élevé que celui de ses sœurs privées. Souvent, la dimension éducative de Radio-Canada mène le réseau à présenter du contenu que le privé refuserait, sous prétexte que cela n’intéresserait pas « son public ». La diversité d’options pour le spectateur existe de moins en moins, car Radio-Canada se dénature un peu plus à chaque nouvelle série de coupures. Un diffuseur public, pour être digne de ce nom, ne saurait être « bâtardisé ». Le fait d’ordonner au diffuseur public de se comporter comme un diffuseur privé est voué à l’échec : Radio-Canada ne subtilisera pas le public de TVA en essayant de battre ce dernier à son propre jeu. Par contre, il est certain que les fidèles de Radio-Canada qui apprécient ce que la SRC fait différemment des chaînes privées seront aliénés par cette mutation.

Tant que Radio-Canada fera la course aux cotes d’écoute, elle est condamnée à ressembler de moins en moins à une entité qui vaut d’être sauvée. Pas réaliste, la proposition que Radio-Canada fasse abstraction des cotes d’écoute? Di Radio-Canada pouvait compter sur un budget stable et sur une liberté de produire du contenu conforme à son mandat, pourquoi pas ? J’en profite d’ailleurs pour lancer le message suivant : le parti fédéral qui s’engagera à restaurer le financement de Radio-Canada aura mon vote.

Comment le gouvernement Harper s’en tire-t-il avec tout cela? En misant sur le fait que, de toute façon, plusieurs diront que c’est un réseau qui produit du contenu ennuyant avec l’argent de nos taxes. Que, de toute façon, ceux qui s’insurgeront contre les coupures ne sont pas du genre à « voter conservateur ». Pour les autres, ils se laisseront séduire à nouveau par la cassette “santé économique” que les Conservateurs repasseront lors des élections de 2015.

Bien que j’aie choisi de me réorienter dans mon choix de carrière, le journalisme demeure une profession qui me tient très à cœur et que je respecte infiniment. À mon sens, c’est à l’antenne des diffuseurs publics, indépendants et bien financés qu’il se pratique à son plus haut niveau d’excellence. L’exemple évident reste la BBC, qui demeure, à mon sens et malgré ses défauts, le standard mondial d’excellence en matière de journalisme. C’est dans un tel contexte de pérennité qu’il reste aussi libre que possible des pressions du marché et de la tentation de niveler par le bas.

Cela dit, malgré l’occasionnel sentiment d’impuissance, je crois au potentiel de Radio-Canada et je crois à l’importance de le défendre. Je sais que mes anciens collègues à l’école de journalisme qui sont maintenant à l’emploi de Radio-Canada (et même ceux qui ne le sont pas) y croient également. Ne reste plus qu’à espérer que nous ne sommes pas seuls.

 

À la défense d’un diffuseur public

Voilà que le gouvernement fédéral me donne l’occasion de plonger dans  le débat sur les coupures à Radio-Canada en annonçant un autre 100 millions en compressions au financement de la société d’état. Ces coupures s’ajoutent aux 135 millions de coupuresAu final, avec les quelques 1500 emplois qui seront supprimés d’ici 2020, CBC/Radio-Canada aura réduit sa main-d’oeuvre d’environ 25%. Mon premier réflexe, lorsque j’ai entendu que le gouvernement Harper coupait les premiers 600-quelque emplois de la CBC/Radio-Canada, a été de vouloir tout casser. Je déteste ce gouvernement. Déteste, déteste, déteste, déteste, déteste ce gouvernement. L’haïs (comme on dit en bon français) pour en faire des remèdes. Sauf qu’en me donnant un 24 heures pour y penser, je me suis rendu compte d’autre chose, et Marc Cassivi l’a exprimé dans une chronique subséquente: ce qui est le plus frappant dans cette saga des coupures, ce ne sont pas les coupures elles-mêmes mais notre indifférence collective devant ce saccage de notre diffuseur public.

J’ai étudié en journalisme à Concordia avec de nombreux brillants individus qui font maintenant fierté à la profession. Plusieurs anciens ou actuels journalistes de Radio-Canada (CBC, pour être plus précis) m’ont enseigné. J’ai quelques amis et anciens collègues qui travaillent à Radio-Canada. Et même en l’absence de tout cela, je défendrais quand même avec toute mon énergie non seulement l’existence, mais la vitalité de notre diffuseur public. Mon ami Thomas Daigle, qui a couvert le PQ avec professionnalisme pendant la dernière campagne électorale pour la CBC, affichait l’image suivante il y a quelques jours:

CBC Love

C’est dire le climat de peur et d’impuissance qui règne maintenant là-bas, et pour cause. Comme dans la plupart des domaines, en information, certaines nécessités sont mieux assumées par l’état ou par ses mandataires et certaines autres sont mieux assumées par le privé. Je ne suis pas en train de suggérer que les médias privés n’ont pas leur place en information, mais je suis absolument convaincu qu’un service de diffusion public et indépendant est primordial pour la santé d’une démocratie comme la nôtre. Les médias privés peuvent nous fournir de l’excellent contenu, tant en matière d’information que de divertissement. Sauf qu’ils ont une limite, importante d’alleurs, qui est celle de leur mandat.

Leur but, comme tout bon commerce, est de faire du profit. Évidemment, cela n’est pas intrinsèquement problématique, mais il serait impensable pour un diffuseur privé comme TVA ou comme V Télé d’assumer les coûts de certains piliers d’un diffuseur public comme Radio-Canada. L’exemple le plus évident est celui de Cassivi: le réseau de correspondants à l’étranger de Radio-Canada, même s’il n’est plus ce qu’il a déjà été, représente à sa taille actuelle une dépense qui pousserait les conseillers financiers d’une chaîne privée à se balancer du haut d’un 20ème étage.

Ce réseau de correspondants qu’a Rad-Can, je le considère comme un service d’une importance capitale, non seulement pour mon information et ma culture générale, mais pour ma santé intellectuelle. Cependant, je conçois aisément que je puisse faire partie de la minorité sur ce point. Je vais sonner snob et je m’en tape: si un tel service nous importe (et en voyant la non-réaction de la populace québécoise, je ne peux que conclure que nous lui trouvons, au mieux, une importance relative), encore faudrait-il le laisser savoir de façon un peu moins équivoque aux coquins qui ont pris cette décision. Moment de nostalgie: une partie de la population du Québec (ou devrais-je dire de Montréal) est descendue dans la rue, il y a quelques années (2007, je crois), pour soutenir la communauté artistique québécoise dans sa bataille contre les coupures en culture prévues par le gouvernement Harper. C’était la dernière fois que le Québec a montré, au-delà des volées électorales que mangent les Conservateurs par chez nous, son mécontentement aux Tories. Je serais partant pour envoyer un nouveau message du genre à nos Conservateurs chéris, que le reste du pays semble malheureusement trouver “pas si pires”.

Ce même gouvernement, obsédé par le secret et impitoyablement efficace lorsque vient le temps de limiter l’accès des journalistes à l’information, ne tient déjà pas la SRC en odeur de sainteté; il n’hésite pas à prendre l’inaction des Canadiens comme une acceptation tacite de sa saignée du diffuseur, qu’il considère vraisemblablement comme un empêcheur de danser en rond. Que fait en général ce gouvernement lorsqu’il a l’impression qu’un organisme qu’il finance (en tout ou en partie) critique un peu trop vigoureusement ses agissements? Il leur coupe les vivres. Il faudrait être fichtrement naïf pour s’imaginer que cet état d’esprit n’animait pas ne serait-ce qu’un peu le gouvernement Harper lorsqu’est venu le temps de prendre la décision de sabrer dans le financement de Rad-Can.

De plus, on ne peut complètement ignorer l’impact de la soumission d’un diffuseur public aux lois du marché, non-sens total s’il en est un. Il existe bien sûr des commanditaires qui n’exigent pas de relation quid pro quo au-delà de l’échange de services, et même plusieurs. Cependant, on n’ a pas à remonter trop loin dans le temps pour se remémorer les histoires de convergence comme celle des trois importants journaux anglophones néo-bruswickois appartenant tous à la chaîne pétrolière Irving, journaux qui, dans leurs positions éditoriales, attaquaient tous trois avec une rare virulence les grévistes du Syndicat canadien des employés publics, sans véritable égard aux revendications de ces derniers (cela s’est passé en 2003). Nul besoin non plus de fouiller trop loin dans sa mémoire pour se souvenir des chroniqueurs briseurs de grève sbires de Québécor qui défendaient la conduite pour-le-moins-ordinaire de l’entreprise pendant le lock-out au Journal de Montréal. Il est difficile de ne pas redouter la complaisance par laquelle peut être tenté, ou à laquelle peut être “incité”, un réseau d’information lorsqu’une tranche importante de son financement se retrouve potentiellement en jeu ou que des journalistes déterrent une histoire qui ne ferait pas l’affaire des commanditaires ou des propriétaires. Il va sans dire qu’il ne faut pas surestimer la fréquence à laquelle ce genre d’événement se produit, mais on ne peut se voiler le visage et se faire croire que de telles choses n’arrivent jamais, non plus. Et ça, quelque chose me dit que le gouvernement Harper le sait.

Et que dire du contenu de l’information en général? Radio-Canada a un mandat qu’aucune chaîne privée ne se donnerait et ce mandat l’a historiquement poussée à produire une information d’un niveau de qualité, de profondeur et de diversité plus élevé que celui de ses soeurs privées. Puisque la visée d’une chaîne privée est de faire du profit, l’information qui est diffusée sur ses ondes aura immanquablement une dimension “info-tainment”. Je ne dis pas que les nouvelles de TVA sombrent complètement là-dedans ou que les bulletins de Radio-Canada doivent être plus arides qu’un désert. Je dis seulement que le volet info-tainment de l’information d’une chaîne privée est inévitable. Cela se reflète moins dans le contenant (quoique c’est parfois encore drôle…) que dans le contenu. Souvent, la dimension éducative de Radio-Canada mène le réseau à présenter du contenu que le privé refuserait, sous prétexte que cela n’intéresserait pas “son public”. Les différences de préférences sont aussi acceptables qu’inévitables, mais encore faudrait-il que plusieurs options soient disponibles.

Cette diversité d’options pour le spectateur existe de moins en moins, car Radio-Canada se dénature un peu plus à chaque nouvelle série de coupures. Voyez-vous, un diffuseur public, pour être digne de ce nom, ne saurait être bâtardisé. Je m’explique. On ne peut demander à un diffuseur public d’assumer cette identité à moitié. On ne peut imposer à un diffuseur public le critère de rentabilité du diffuseur privé sans porter une atteinte significative à sa capacité à remplir son mandat tel que conçu. En plus, l’idée d’ordonner au diffuseur public de se comporter plus en plus comme un diffuseur privé est inexorablement vouée à l’échec; Radio-Canada ne peut pas faire le travail d’une chaîne privée mieux qu’une chaîne privée. Loin de simplement commander à Radio-Canada de diminuer un peu ses dépenses, notre cher gouvernement place notre diffuseur en position d’échec programmé en lui ordonnant de se plier aux lois d’un marché qu’il n’est pas conçu pour affronter. Résultat: au cours du dernier quart de siècle, nous avons observé avec indifférence nos gouvernements contraindre Radio-Canada à se déformer à tel point que nous devrons bientôt regarder des vidéos d’archives pour reconnaître ce que nous voudrions qu’elle demeure.

Ce débat sur la SRC ne date d’hier. Je me souviens de Pierre Foglia qui disait à Radio-Canada qu’il était prêt à payer un peu plus d’impôts “pour que vous vous contrecrissiez des cotes d’écoute”. C’était en 2003 dans sa chronique/lettre au président de l’époque de Radio-Canada, Robert Rabinovitch. Bien sûr, je suis d’accord avec lui et je pense que tant que Rad-Can s’investira dans la course aux cotes d’écoute, elle est condamnée à échouer et, surtout, à ressembler de moins en moins à une entité qui vaut d’être sauvée. Pas réaliste, la proposition que Radio-Canada fasse abstraction des cotes d’écoute? Tout dépend. Dans la conjoncture actuelle, non, puisqu’on lui demande d’assumer certaines visées des chaînes privées. Toutefois, dans la mesure où Radio-Canada pourrait compter sur un budget stable et sur une liberté de produire du contenu conforme à son mandat, l’organisme a déjà produit, avant que les Libéraux de Jean Chrétien et maintenant les Conservateurs ne charcutent son financement, du contenu digne de ce qui se fait de mieux en journalisme et on voit mal pourquoi le diffuseur public ne pourrait pas aspirer à livrer du contenu d’aussi grande qualité et d’équivalente diversité si son financement était ramené à un niveau acceptable.

J’en profite d’ailleurs pour souligner aux députés de l’opposition que leurs déchirements de chemise et leurs pétitions en guise de simulacre d’action concrète dans ce dossier ne fourvoient personne. Je l’ai dit et je le répète: le parti qui s’engagera à restaurer le financement de Radio-Canada aura mon vote. Avant un engagement concret de votre part en ce sens,  Néo-Démocrates et Libéraux, ayez de grâce l’obligeance de ne pas trop jouer les vertueux. Les actions, et les inactions d’ailleurs, parlent plus fort que les mots.

L’inquiétude que je détecte chez mes anciens collègues de “J-School” (le nom qu’on donne au programme de journalisme, vous l’aurez compris), je la ressens moi aussi. Bien que j’aie choisi de me réorienter dans mon choix de carrière, le journalisme demeure une profession qui me tient très à coeur et que je respecte plus que les mots ne peuvent l’exprimer. Et je n’ai pas peur de dire que je crois que c’est à l’antenne des diffuseurs publics, indépendants et bien financés qu’il se pratique à son plus haut niveau d’excellence. L’exemple évident reste la BBC, qui n’est pas sans défaut mais qui demeure à mon sens le standard mondial d’excellence dans pratiquement tous les domaines de journalisme. C’est dans un tel contexte de pérennité que le journalisme reste aussi pur et noble que possible, aussi libre que possible des pressions de la loi du marché et de la tentation de niveler par le bas.

Cependant, tout compte fait, une question importante perdure: comment le gouvernement Harper rend-il acceptable le fait de charcuter ainsi un bien collectif aussi important pour la démocratie canadienne? En misant sur le fait que plusieurs diront qu’au fond, ça ne change pas grand-chose. Que, de toute façon, plusieurs diront que c’est un réseau qui produit du contenu ennuyant avec l’argent de nos taxes. Que, de toute façon, ceux qui s’insurgeront contre les coupures ne sont pas du genre à voter pour lui (il a probablement raison). Pour les autres, ils se laisseront séduire à nouveau par la cassette “santé économique” que les Conservateurs repasseront lors des élections de 2015.

Et petit à petit, dans l’indifférence collective, le gouvernement Harper gagnera sa mise. Il s’en trouve soi dit en passant pour dire qu’en ce qui concerne Radio-Canada, c’est déjà fait. Un ami de mon père, qui travaille à la CBC depuis longtemps, dit que malheureusement, “il ne reste rien à sauver.” Il est vrai qu’il y a un moment que Rad-Can est administrée par des gérants de décroissance, sorte de pions qui couperont là où on leur dira de le faire et qui procéderont à la réallocation des miettes qui subsistent en suivant la bonne logique marchande. Cette réalité n’est pas sans conséquence.

Cela dit, je m’inscris en faux contre cette idée qu’il ne reste rien qui vaille la peine d’être sauvé. Il reste le potentiel. Potentiel que ne pourront jamais avoir ni les TVA et les V Télé de ce monde ni la multitude de chaînes spécialisées qui ne cessent de se multiplier.  Radio-Canada pourrait être tout ce que j’ai décrit plus haut en parlant de la BBC et éviter tous les pièges que j’ai décrits également. Le résultat serait un diffuseur indéclassable en matière de qualité et de pertinence de contenu, qui serait un phare pour notre santé démocratique.

Je pense que, si fort soit notre sentiment d’impuissance, il convient de faire l’effort dont chacun de nous est capable pour défendre ce potentiel. J’y crois, plusieurs de mes proches aussi. Je sais que mes anciens collègues de J-School maintenant à l’emploi de Radio-Canada (et même ceux qui ne le sont pas) y croient également. Ne reste plus qu’à espérer que nous ne sommes pas seuls.

 

“La Fin de L’État de Droit?”: Critique et réflexions

Avant de procéder, attaquons-nous à cette idée que je pourrais être biaisé étant donné que l’auteur de ce livre, Frédéric Bérard, est mon professeur. C’est intéressant. Bérard, au lancement du livre, racontait une histoire cocasse. Sa fille, lorsqu’elle avait quatre ou cinq ans, lui avait servi toute une leçon d’humilité alors qu’il avait publié (je crois) son premier livre. Après qu’il lui ait demandé si elle était fière du fait que son père ait publié un livre, elle lui répond par la négative. Sentant peut-être son père quelque peu heurté, elle ajoute: “Non mais Papa, ne prends pas ça mal ! Regarde dans la librairie, tout le monde en écrit, des livres!”  Cette honnêteté est un trait de sa fille que Frédéric Bérard dit chérir tout particulièrement. Donc, rassurez-vous, chers lecteurs. Je ferai preuve envers lui de la même honnêteté. 

La Fin de l’État de Droit? est un livre adroitement rédigé et édité, dont l’une des maintes qualités est qu’il trouve le moyen de dire beaucoup en assez peu de mots. C’est un essai (ou pamphlet, si l’on se fie à son éditrice) qui soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Cependant, cela est approprié dans les circonstances, car ce livre, dont le titre donne dans la provocation, pose lui-même une question. La démarche de Bérard consiste donc à soulever des questions à partir de constats qu’il dresse, soit dit très lucidement. En quelque sorte, il partage ses préoccupations avec le lecteur et le laisse en faire ce qu’il voudra.

Contrairement à ce que peut suggérer le titre, l’auteur ne déplore pas l’avènement de la fin de l’état de droit, mais plutôt son érosion. La première partie comporte des exemples de violation des droits et libertés garantis au Canada. Ces cas sont donc puisés à même la politique canadienne, tant nationale qu’internationale, ainsi qu’au Québec spécifiquement. Certains sont assez évidents et déplorés par tous ou presque. On pense, entre autres, à la déplorable attitude des gouvernements canadiens quant au traitement infligé à Omar Khadr, les Libéraux ayant été pouvoir au moment de son incarcération et les Conservateurs refusant de le rapatrier de l’immonde prison de Guantanamo. L’auteur revient aussi sur la très inconstitutionnelle Loi 12 adoptée par le gouvernement Charest lors de la grève étudiante de 2012.

On pourrait être porté à dire que cette première partie constitue la section « lancer franc » du livre, dans la mesure où le caractère inacceptable de ces violations ne provoquera pas la plus grande remise en question chez ceux qui se les remémoreront. L’outrage est assez généralisé en ce qui concerne ces violations (oui, même envers la Loi 12, dont les défenseurs arguaient la nécessité bien plus que la constitutionnalité). Cependant, ces outrages aux droits fondamentaux ont bel et bien eu lieu et représentent des affronts très sérieux à des droits trop souvent tenus pour acquis.

La deuxième partie, peut-être en raison de ma formation de journaliste, est de loin celle qui m’a le plus intéressé. Dans cette section, Bérard soumet la convaincante thèse que le populisme ainsi que le « tribunal médiatique », qui représente une des ses plus puissantes incarnations, ne font pas que baisser le niveau du débat public, mais sont aussi responsables de violations de droits fondamentaux, notamment celui à la présomption d’innocence. Sa première cible, à laquelle il s’attaque de façon virulente, est la Commission Charbonneau. Il soulève, avec raison d’ailleurs, que certains des voyous les plus invétérés qui existent à proximité de notre appareil politique se voient soudain attribuer une crédibilité pratiquement sans tache dès qu’ils ont l’obligeance d’accuser quelqu’un d’avoir agi illégalement. Ces perles d’honnêteté, il convient de le rappeler, viennent  de gens qui reconnaissent pour la plupart avoir été corrompus. Or, il n’existe pas droit, à proprement parler, d’être entendu à la Commission Charbonneau, pas même pour répondre à une allégation lancée par un menteur en série. Là où Bérard est habile, c’est qu’il force le lecteur à réfléchir à son rapport avec le tribunal médiatique de par le fait qu’il opte pour le cas de la démission forcée de l’ex-maire de Montréal Gérald Tremblay en guise d’illustration. J’ai trouvé le choix intéressant, non seulement parce qu’il met en évidence le problème aussi bien qu’on puisse le faire, mais aussi parce que peu de gens ont dû faire leur deuil de Tremblay lorsqu’il a quitté la mairie. Le lecteur tient-il à l’état de droit en tout temps ou seulement lorsque l’état de droit « fait son affaire » ?

La troisième partie, quant à elle, traite de la violation de la séparation des pouvoirs décrétée par la Loi constitutionnelle de 1867. Bien que cette section puisse sembler plus technique au lecteur non-initié au droit, les liens à l’actualité permettent à tous de ne pas perdre le fil. Dans cette section, l’illustration du danger de la personnalisation du pouvoir à travers l’exemple du maire Régis Labeaume en rejoindra plusieurs et, qui sait, leur fera peut-être comprendre leur malaise envers ce personnage presque napoléonien.

En ce qui a trait à la forme, le lecteur appréciera le style épuré, qui reflète le statut de chroniqueur de Bérard. L’auteur lui-même avoue que son éditrice l’a forcé à constamment vulgariser son propos, à tel point que le livre aurait été écrit avec la visée d’être compris d’un enfant de douze ans. Tous les étudiants de droit qui le liront apprécieront sa simplicité, contraste frappant avec la lourdeur caractéristique de l’écriture des jugements et de la « doctrine » légale, qui sont parfois brutalement soporifiques.

Plusieurs passages regorgent aussi d’un sarcasme bien senti, potentiellement lassant pour certains lecteurs qui n’affectionnent pas ce genre d’humour, mais que j’ai pour ma part bien apprécié, vu ma propension à moi-même l’utiliser.

Réflexions additionnelles

Dans la postface qu’il signe, le chroniqueur politique de La Presse Vincent Marissal nous rappelle que le véritable rempart contre les dérives de la démocratie est l’état de droit. Marissal ajoute que nos gouvernements tendent à le traiter au mieux avec légèreté, au pire avec hargne. Nous devrions nous soucier de cela, dit-il. Bérard et lui ont raison, bien sûr. Cependant, bien que je sois d’accord eux, il y a deux points du livre sur lesquels je tiens à mettre un bémol.

Je pense à la flèche que Bérard tire en direction du chroniqueur/sociologue Mathieu Bock-Côté (assez prévisible lorsqu’on connait Bérard). Il reproche à MBC, comme ce dernier commence à être affectueusement connu, sa chronique où il déclare que l’islamophobie est un concept frauduleux. Ayant lu la chronique en question, je sens le besoin de mettre un peu d’eau dans le vitriol de mon professeur.

L’islamophobie est bien sûr un phénomène réel et MBC a été mal avisé d’articuler sa pensée ainsi. Cependant, je défendrai Bock-Côté, du moins partiellement, dans la mesure suivante. Si l’islamophobie existe, il m’apparait toutefois que certains d’entre nous tendent à brandir le terme un peu facilement lorsque quelqu’un exprime son appui à la Charte des valeurs du Parti québécois (à laquelle Bérard consacre son épilogue) ou des réserves quant à certains préceptes de l’Islam. Autrement dit, il existe bien évidemment des crétins qui craignent l’Islam par ignorance. Cependant, il me semble possible que quelqu’un puisse poser des questions sur l’impact de l’Islam sur la société québécoise, si son nombre de fidèles devait augmenter, sans pour autant qu’on puisse dire de cet individu qu’il carbure aux phobies. Se pourrait-il que des réserves envers l’Islam (et envers n’importe quelle autre religion d’ailleurs) et envers sa doctrine émanent non pas de préjugés, mais de post-jugés, c’est-à-dire d’une réflexion adéquate et rationnelle ? Bérard répond que c’est au gouvernement de prouver l’existence d’un problème (par rapport au voile, spécifiquement), pas à lui de prouver que ce problème n’existe pas. Puisqu’il est ici spécifiquement question de la Charte, je comprends le caractère restrictif de sa réponse.

J’avais cependant déjà commencé à grincer légèrement des dents avant cela. L’auteur déplore l’idée que l’islamophobie soit devenue respectable. Évidemment, si on formule la chose ainsi, difficile de répondre que de décomplexer les islamophobes serait une bonne chose. Ma question à Bérard : que faire des athées qui trouvent répréhensibles certains diktats clairement énoncés de l’Islam et qui l’expriment ouvertement ? Je ne parle pas de gens comme Louise Mailloux, candidate du PQ qui a (heureusement) peu de chances de battre Françoise David dans Gouin et qui a décrit comme du viol le baptême et la circoncision. Mais si devait surgir au sein du paysage intellectuel québécois un Michel Onfray, par exemple, qui attaquerait l’Islam de façon aussi frontale que le fait Onfray dans son Traité d’Athéologie, devrait-on le marginaliser et le pousser à l’autocensure ?

Dans un ordre d’idées semblable, la position de Bérard en ce qui a trait à la déclaration du sénateur Boismenu, qui suggérait qu’on laisse aux meurtriers un nœud pour qu’ils puissent se pendre dans leur cellule s’ils le veulent, mérite d’être tempérée. Que Bérard trouve cette déclaration non seulement maladroite, mais « morbide, revancharde et peut-être même illégale » s’entend aisément. Toutefois, j’accroche lorsque Bérard dit que le caractère problématique de cette idée se situe dans le simple fait de la penser. Je suis désolé mais, à mon avis, cet énoncé va trop loin pour deux raisons. D’abord, parce que je n’aime pas le fait de proscrire la pensée, quelle qu’elle soit. Il y a une forte différence entre penser quelque chose et convertir sa pensée en action. Notre système de justice criminelle, par exemple, de par son exigence qu’il y ait mens rea, reflète la reconnaissance de cette différence. De plus, l’expérience du sénateur ne peut, selon moi, servir à justifier qu’il ait émis ouvertement et publiquement ce sordide songe, mais elle peut justifier qu’il l’ait pensé. Qu’il ait gardé pour lui-même cette sinistre idée m’aurait suffi. Cependant, je déplore, tout comme Bérard, qu’il n’ait pas eu le jugement et la retenue de faire cela. C’est ce manque de retenue, je crois, plutôt que le simple fait que l’idée lui soit venue à l’esprit, qui le rend indigne d’occuper son poste.

Malgré tout, La fin de l’État de Droit ? est une lecture fort intéressante que je recommanderais tant pour la pertinence de son propos que pour son accessibilité aux non-juristes. Sans être nécessairement la solution miracle pour assurer que notre société soit morale – car l’état de droit n’est pas intrinsèquement moral, pas plus que la démocratie, d’ailleurs – l’état de droit demeure néanmoins un pilier, sinon LE pilier, de notre « société libre et démocratique ».

Alexandre Trudeau, qui signe la préface du livre, parle de l’état de droit comme d’un idéal. L’idée a quelque chose d’à la fois philosophique et poétique, mais j’ajouterais que si l’état de droit peut être un idéal, c’est qu’il est avant tout un principe. Nos principes sont des filtres qui affectent la façon dont nous percevons les rapports entre les individus et, à la longue, ils influencent notre rapport à la société et au monde.

L’état de droit a aussi comme qualité, à l’instar de tout bon principe, une certaine neutralité (hormis la soumission du politique au contrôle judiciaire) ; ni la gauche ni la droite ne peuvent le revendiquer comme leur appartenant. On peut dire la même chose du livre, ce qui est une de ses grandes forces et qui lui apporte une considérable plus-value par rapport à des ouvrages potentiellement plus partisans. C’est que Frédéric Bérard comprend que l’important n’est pas tant CE QUE l’on pense mais bien COMMENT on pense et qu’en ce sens, les principes ont une profondeur et une universalité qui leur confèrent un potentiel d’immortalité que n’auront jamais les simples opinions passagères sur les sujets du moment. Bérard soumet que c’est donc comme principe que nous devons voir et estimer l’état de droit, idée qui, pour quiconque lit le livre, est difficile à contredire.

The Big Shift: Critique et réflexions

The Big Shift, du sondeur Darrell Bricker et du correspondant politique du Globe and Mail John Ibbitson, est un livre absolument fascinant. Chaque Québécois devrait le lire. Son contenu est essentiellement une représentation de l’orientation politique et démographique du Canada qui serait extrêment lourde de conséquences pour le Québec et pour le Canada si elle devait être fondée. Malheurseument, mes recherches sur internet n’ont déniché aucune traduction française.

La prémisse du livre: il existe un groupement d’individus qui ont historiquement dominé la politique canadienne. Les auteurs baptisent ce groupe le “consensus laurentien”. Le consensus, disent-ils, “forment l’épine dorsale de la pensée politique et culturelle canadienne” (Je traduis). Bricker et Ibbitson nous listent ceux qu’ils considèrent comme  les figures les plus importantes de ce consensus, notamment Pierre Trudeau, René Lévesque, Margaret Atwood, André Pratte, Lucien Bouchard, Marshall McLuhan, Henri Bourassa et George Grant*.

On le devine aisément étant donné l’adjectif laurentien: les auteurs font ici référence à une élite originaire des alentours du St-Laurent, c’est-à-dire de l’Ontario et du Québec, qui dirige le pays pratiquement depuis sa conception. L’hypothèse n’est pas farfelue, mais elle n’est pas innovatrice non plus. Il est clair que, les gouvernements canadiens ayant souvent été dirigés par des Ontariens ou des Québécois et le Parti libéral du Canada ayant toujours été le “natural governing party” du pays, la direction politique du Canada était dictée par la gestion de l’axe Ontario-Québec.

Sauf qu’aux dires des auteurs, le Consensus laurentien aurait été dépossédé de son pouvoir;  sa déliquessence serait simplement masquée par le fait que le leadership laurentien serait encore très prévalent dans les sphères intellectuelles du pays, particulièrement dans les domaines universitaire et médiatique. Pendant que les “Laurentiens” afficheraient ouvertement leur déni, le transmettant à tous ceux dont ils ont l’oreille attentive, le pouvoir au Canada continuerait de se déplacer vers un nouvel axe composé de l’Ouest canadien et des banlieues ontariennes. L’élection fédérale de 2011, qui a vu les Conservateurs de Harper finalement obtenir leur gouvernement majoritaire, serait la concrétisation de ce phénomène, le Big Shift.

Bricker et Ibbitson multiplient les perspectives intéressantes, notamment quant aux motivations du gouvernement Harper derrière certaines de ses politiques. Les membres du consensus laurentien ont décrit ces politiques comme des exemples de la dangerosité de Harper; ces politiques étaient idéologiques et visaient à faire plaisir à sa base d’extrême droite libertaire et religieuse. Par exemple, lorsqu’un député “backbencher” du gouvernement Harper a tenté de ramener la question de l’avortement en chambre, beaucoup y ont vu une tentative de prohiber l’avortement par la bande. Pour Ibbitson et Bricker, cependant, le Premier Ministre a compris que le rejet de certaines idées de droite (interdiction de l’avortement, rétablissement de la peine de mort) font consensus au sein de la population canadienne. Harper serait donc, selon les auteurs, sincère dans son intention de ne pas relancer ces débats.

Aussi, on ne peut qu’être intrigué par l’idée que l’Ontario, qui a gagné sa majorité à Harper en 2011, serait en train de devenir une province pacifique plutôt qu’atlantique. On ne parle parle pas géographiquement, bien sûr, mais du fait que, selon les statistiques, le Canada fait venir par voie d’immigration, depuis 1980, l’équivalent de la population de Toronto chaque 10 ans et que l’immigration issue de pays asiatiques comme la Chine, l’Inde et les Philippines s’est majoritairement raliée aux Conservateurs. “Leurs cousins”, écrivent les auteurs, “habitent Calgary ou Vancouver, pas Ottawa ou Montréal.” Par conséquent, ils ont un plus grand sentiment d’appartenance envers l’Ouest qu’envers l’Est du pays.

Je dois également avouer que j’ai fortement grincé des dents à la lecture du chapitre particulièrement juste sur le fait que le dédain du monde des médias à l’égard de Stephen Harper n’affecte pas vraiment l’univers politique canadien. Je me suis fortement reconnu dans la description des pourfendeurs de Harper que font les auteurs et je ne peux qu’espérer qu’ils ont raison de tenter de tempérer la hargne de ceux qui croient que Harper n’a pas seulement tort, mais qu’il est dangereux.

Cependant, The Big Shift n’est pas un livre parfait, loin de là. D’ailleurs, le concept de “Consensus laurentien” constitue à la fois une de ses qualités et aussi un de ses principaux défauts. Les auteurs le définissent plutôt vaguement, rendant ardue la tâche de bien cibler tout ce qui en fait partie. Le fait de s’en prendre à un archétype n’est pas problématique en soi. Ce qui me dérange, cependant, est qu’il est possible, étant donné l’élasticité de la définition, d’y inclure tous ceux qui seraient en désaccord avec la thèse des auteurs, les accusant de nier la réalité.

Un autre problème est que, malgré que les auteurs se prétendent neutres quant à la transition qu’ils décrivent, on décèle une joie et une satisfaction qui en viennent à être malaisantes. Ce n’est pas que les auteurs n’ont pas le droit de penser que le changement qu’ils décrivent en est un positif. C’est qu’ils rendent difficile pour le lecteur de croire à leur prétendue neutralité lorsqu’il lit certains passages du livre. C’est un peu comme les gens qui commencent à énoncer leur opinion en disant “je ne suis pas raciste, mais…” Je repense entre autres au chapitre vitriolique consacré aux Maritimes et à leur économie saisonnière. On veut bien que l’économie des provinces de l’Atlantique nécessite des réformes, mais si les auteurs s’étaient déclarés les porte-voix de ceux qui croient que le fédéral devraient couper les vivres aux travailleurs saisonniers lors de leur période d’inactivité, ils auraient difficilement pu incarner la position avec plus de conviction.

Bien sûr, le Québec n’échappe pas au tir groupé des auteurs. La belle province aurait une économie vieillissante et vétuste, plombée par les exigences linguistiques de nos lois en matière d’immigration et par la corruption de nos politiciens. Il est difficile de ne pas conclure que, pour les auteurs, le français coûte trop cher au Québec, thèse à laquelle s’empresseraient de faire écho certains chroniqueurs d’un quotidien montréalais dont nous taierons le nom. Malgré la manifeste hostilité de beaucoup de Québécois à l’égard du gouvernement Harper, les auteurs formulent l’hypothèse que les Conservateurs pourraient faire des gains importants au Québec en capitalisant sur le désir de politiciens “propres” de la population québécoise. J’ai trouvé la prémisse sur laquelle s’appuie cette spéculation moins que convaincante.

L’avenir du Québec si les auteurs devaient avoir raison

Disons, pour alimenter la discussion, que les auteurs ont raison quant à la véracité du Big Shift. Quel avenir y aurait-il pour le Québec dans un Canada définitivement dominé par l’ouest? Je serais porté à dire que la réalisation que le Big Shift est réel forcerait les Québécois à choisir pour de bon leur camp. Depuis un moment, les Québécois votent au fédéral de façon à ne pas s’engager complètement dans l’une des deux voies qui s’offrent à eux. Jusqu’à 2011, cette tendance était incarnée par le Bloc québécois, quoique le Québec ait choisi, en 2011, de lui retirer ce flambeau pour le passer au NPD. Le Bloc, conçu pour être un élément perturbateur des opérations du gouvernement fédéral, est devenu une manière de ménager la chèvre et le chou des préoccupations des Québécois. En votant pour le Bloc, on s’assurait de ne pas avoir à faire le saut que représenterait un vote pour la souveraineté tout en rendant clair le mécontentement du Québec à l’égard du traitement que lui réservait le gouvernement fédéral.

Fort bien, mais d’un point de vue stratégique, cette position est appelée à devenir de plus en plus intenable ou, à tout le moins, futile (si elle ne l’était pas déjà). Indépendamment de la véracité de leur thèse, les auteurs ont parfaitement raison de faire remarquer que la gouvernance du consensus laurentien était animée par le sentiment que le Canada était un pays fragile. Les politiciens laurentiens se refusaient à avouer que le Canada était une réalité géographique bien plus que nationale, mais gouvernaient comme s’ils en étaient convaincus. Cela se traduisait par une forte sensibilité à la question de la meilleure manière de gérer le rapport du reste du pays avec le Québec. Ce “nouveau Canada” dont parlent les auteurs ne voit cependant pas les choses ainsi.

Pour les nouveaux Canadiens, le pays est un véritable symbole de fierté, peu ou pas du tout plombé par le complexe d’infériorité par rapport aux Américains si commun aux Laurentiens. Les Pierre Falardeau de ce monde disaient souvent que les Québécois devraient arrêter de s’excuser d’exister. Les nouveaux Canadiens ont adopté cette mentalité à l’égard de leur pays et, comme le poids du Québec diminue au sein du Canada à pratiquement tous les niveaux, on remarque une indifférence accrue des Canadiens, particulièrement ceux de l’ouest, quant au sort du Québec. Comme ce “nouveau Canada” n’a pas besoin du Québec pour fonctionner (comme nous le montre le résultat électoral de 2011), on voit déjà que le mécontentement québécois est une situation de moins en moins importante au Canada en ce qu’il requiert de moins en moins de compromis.

Devant cette indifférence, les Québécois ne pourront plus se contenter d’être les spécialistes de japper sans mordre. Il devront choisir un camp. Soit ils acceptent de faire partie pour de bon du Canada et d’en accepter les idéaux, soit ils choisissent de se séparer. Le nationalisme québécois est peut-être à son plus bas depuis un bon moment, mais les Québécois devront se poser de très sérieuses questions quant à leur avenir au sein d’un pays dans lequel leur influence est décroissante. Si le nouveau Canada est un projet aussi prometteur que l’indiquent les auteurs, le Québec pourrait en bénéficier. Cependant, on ne peut que remarquer le fossé entre les préoccupations du Québec et celles des provinces dont les intérêts gouvernent le Canada à l’heure actuelle. Le vote pour le NPD, que le Québec a mandaté pour faire le travail du Bloc, illustre cette divergence. Cela dit, je ne peux concevoir comment cet état des choses est tenable. Le Québec peut bien utiliser le NPD pour se donner une voix et le parti peut être content d’avoir réussi le meilleur résultat de son histoire, mais on ne peut qu’anticiper, à moyen ou à long terme, le déchirement de cette formation politique actuellement utilisée par les Québécois pour protester mais qui aspire éventuellement au pouvoir et qui reste fondamentalement canadienne.

Y a-t-il une solution? Les auteurs suggèrent la nécessité d’une alliance sinon d’une fusion avec des Libéraux déconnectés de la réalité canadienne et dont les liens avec le Québec pourraient être irréparables. L’idée n’est pas nouvelle. L’excellente Chantal Hébert l’avait évoquée dans son livre French Kiss: Le Rendez-vous de Stephen Harper avec le Québec, dont le titre est peu révélateur du propos de l’oeuvre. Si Ibbitson et Bricker pensent, comme moi, que les Libéraux et les néo-démocrates pourraient difficilement fonctionner ensemble, ils ont raison, je pense, de dire que la seule force politique capable de rivaliser avec les Conservateurs au cours du XXIème siècle serait une alliance des éléments progressistes du pays. Après tout, les Conservateurs que nous subissons aujourd’hui ne sont rien d’autre que la droite canadienne unie, union dont la nécessité était devenue manifeste si un parti voulait déloger les Libéraux du pouvoir. Maintenant, la gauche du Canada doit s’unir comme sa droite l’a fait sous peine d’être reléguée à un séjour prolongé dans l’opposition. C’est dans cette perspective, je pense, que la majorité québécoise pourrait être appelée à finalement se réapproprier un rôle important au sein de la fédération canadienne. La droite québécoise, quant à elle, devrait travailler à augmenter son poids au sein du parti conservateur, ce que, si l’on se fie à ses tentatives de séduction passées, Harper accepterait volontiers et que son successeur serait bien avisé de faire également. Si ces possibilités devaient ne pas satisfaire les Québécois, le fait de rester au sein du Canada serait complètement illogique étant donné le caractère intenable de la situation actuelle. Quoiqu’il en soit, si Ibbitson et Bricker devaient avoir raison, le Québec devra sortir de sa zone de confort, d’une manière ou d’une autre.

* Si éclectique que soit cette liste, on ne peut que se surprendre de l’inclusion du nom de Grant, particulièrement lorsque l’on en vient à comprendre ce qu’entendent les auteurs par l’expression “Consensus laurentien” qu’ils utilisent. Après tout, c’est Grant qui avait écrit le livre “Lament for a Nation” après que les Libéraux aient ravi le pouvoir aux Conservateurs de John Diefenbaker en 1965. Le livre est considéré à ce jour comme un “must” pour les étudiants de sciences politiques canadiens. Cela reste vrai malgré que, dans sa thèse selon laquelle ce rejet de Diefenbaker rendait inévitable l’assimilation du Canada par les États-Unis puisque ce rejet représentait selon Grant l’élimination des caractéristiques qui nous en distinguent (notamment le fait de s’identifier à nos origines britanniques), Grant se soit visiblement trompé. Il n’en demeure pas moins que les Conservateurs de Stephen Harper gouvernent à partir d’une vision du Canada, avec l’affichage au grand jour de leur sentiment d’appartenance avec la Grande-Bretagne, qui s’apparente manifestement à celle dont Grant lamentait la disparition. De là ma surprise de voir son nom se trouver sur la liste de Bricker et d’Ibbitson en compagnie des Trudeau et Atwood de ce monde.

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