Une honte absolue

Il y a de ces histoires qui me foutent le feu au cul et celle-ci en est une. L’auteure et militante anti-islamiste Djemila Benhabib est poursuivie pour diffamation par une école musulmane de Montréal parce qu’elle a déclaré que ce programme “pratique un endoctrinement digne d’un camp militaire au Pakistan ou en Afghanistan”. J’ai envie de dire qu’il faudrait jeter un oeil pour voir si l’affirmation de Mme Benhabib est factuellement correcte ou non et de l’accepter ou de la réfuter à partir de là. Je soupçonne cependant que ceux qui ont intenté cette poursuite ne sont pas intéressés par un examen logique des faits.

Certains (lire et écouter Mathieu Bock-Côté sur la question) voient, non sans raison, dans cette histoire un côté ingrat du multiculturalisme institutionnalisé dont nous avons choisi de nous doter au Canada. Je suis d’accord pour dire que ce côté ingrat existe et qu’il donne au multiculturalisme le potentiel d’être immensément problématique. Cependant, je suis aussi convaincu que cette affaire aurait pu se produire même si nous n’étions pas aussi ouvertement multiculturels que nous le sommes.

Si j’étais juge, j’aurais beaucoup de mal à ne pas refuser d’entendre l’affaire, tant elle va à l’encontre de nos principes de laïcité et de liberté d’expression. Essentiellement, la poursuite vise à faire reconnaître un statut de vache sacrée à la religion (pas qu’elle ne l’a pas déjà, par le biais de nos chartes chéries), ou plutôt vise à faire respecter un droit à l’offusquement que bon nombre de personnes religieuses s’attribuent.

Ce supposé droit repose sur une “éthique morale” profondément circulaire et auto-justifiante. On ne peut pas critiquer la religion. Pourquoi pas? Parce qu’on ne le peut pas, c’est tout. Je ne sais pas si c’est la Charte canadienne (dont je reconnais les bons côtés, mais dont je peine à ignorer les mauvais) qui a créé ce droit de s’offusquer, mais la façon dont nos tribunaux l’ont appliquée a transformé ce qui ne fut peut-être jadis qu’une perception en véritable règle de Common Law qui menace de vicier notre droit civil.

Je refuse de reconnaître à quiconque le droit de s’offusquer. Avant de continuer, je m’explique. Le fait de s’offusquer est naturel et on voudrait empêcher les gens de le faire qu’on ne le pourrait pas. L’offusquement est même, dans certaines circonstances, essentiel. Mais ce n’est pas ce à quoi je réfère lorsque je parle du droit à l’offusquement. J’entends par droit à l’offusquement l’exigence que le simple fait d’être offusqué constitue en soit un argument dans un débat. Un dire perdrait ainsi sa véracité ou sa valeur argumentative en raison du simple fait qu’il blesse quelqu’un. Cela est inadmissible. Et pourtant, j’entends régulièrement la même rengaine. Je dirai quelque chose d’assez raide et mon interlocuteur me répondra qu’il est offusqué par ce que je viens de dire. Navré (pour ne pas dire “So fucking what?”), mais cela ne me donne pas tort. Loin d’assainir la discussion, comme ses adeptes prétendent le faire, le droit de s’offusquer la court-circuite ou la tue carrément dans l’oeuf avant qu’elle ne commence vraiment.

C’est le droit de s’offusquer qui nous force à faire dans la dentelle lorsque nous discutons de religion et qui nous interdit à toute fin pratique de la critiquer. Et c’est ce droit à l’offusquement que je blâme pour l’existence de l’affaire Benhabib. C’est à ce même droit que je m’attaquerai maintenant, car il représente pour moi non seulement un affront à la liberté d’expression mais une incarnation de la tyrannie de la rectitude politique qui compromet la valeur et l’intégrité de notre discussion démocratique.

Il faut résister à la tentation de dire que le droit de s’offusquer n’a pas de conséquence majeure. Dans le cadre d’une discussion privée entre deux individus, l’impact d’un tel “droit” est peut-être négligeable. Cependant, il l’est nettement moins lorsque nous sommes en présence de gens qui ont la détermination et les moyens d’instrumentaliser notre système judiciaire, s’ils ne recourent pas carrément à la violence, pour faire respecter ce soi-disant droit.

Il importe aussi de signaler que le droit de s’offusquer est le produit d’un certain relativisme culturel et moral auquel il sera nécessaire de s’attaquer sous peine de compromettre certains des droits fondamentaux que ce relativisme parasite. Je me souviens d’avoir été marqué par la discussion que le philosophe et neurophysicien américain Sam Harris avait eu avec une membre du Conseil du Président Obama en matière de bioéthique. Petit résumé de la pensée de Harris: il est convaincu que la définition de la morale doit être orientée par le concept de bien-être. Une fois que l’on accepte cela, il est possible de déterminer que certains codes moraux sont moins axés sur le bien que d’autres. Harris donnait, dans le cadre de la conférence où a eu lieu cette discussion, l’exemple évident du mauvais traitement des femmes par les Talibans. Donc, cette femme accoste Harris et la conversation va environ comme suit:

Elle: Comment pouvez-vous dire, du point de vue de la science, que de forcer les femmes à porter la burqa est mal?

 

Harris: Parce que dès que l’on accepte que le bien et le mal (right and wrong) ont quelque chose à voir avec le bien-être, il est facile de constater que de forcer les femmes à se dissimuler sous un grand sac et que de les battre ou de les tuer lorsqu’elles essaient de fuir cette culture ne représentent pas une façon de maximiser le bien-être.

 

Elle: Ce n’est que votre opinion.

 

Harris: D’accord, rendons cela plus facile. Disons que nous trouvons une culture qui a pour coutume d’arracher les yeux du troisième enfant de chaque famille. Serions-nous d’accord pour dire que cette coutume n’est pas axée vers le bien.

 

Elle: Cela dépendrait des raisons pour lesquelles ils le font.

 

Harris (vraisemblablement après avoir eu à rappeler à son corps de respirer): Disons que ce serait pour des motifs religieux. Disons qu’un passage de leur code moral décrète une niaiserie comme “chaque troisième né doit marcher dans la noirceur.”

 

Elle: À ce moment-là, on ne pourrait jamais dire qu’ils ont tort.

On peut trouver cela pathétiquement drôle, mais il importe de le répéter. Cette femme est l’une des 13 membres du comité qui conseille le président Obama en matière de bioéthique. Lorsqu’on accepte que l’acceptable et l’inacceptable relèvent de considérations aussi subjectives, on s’enlise dans un monde où, à titre personnel, je ne veux pas vivre. Dans un tel monde, le questionnement d’une religion peut devenir une forme de xénophobie et sa critique, une incitation à la haine. La réaction à la xénophobie et à l’incitation à la haine est compréhensiblement épidermique, mais encore faudrait-il s’assurer d’être véritablement en présence de tels phénomènes.

Il n’y a que dans un monde qui reconnait une valeur à ce genre de relativisme où on peut voir un caricaturiste danois et les ambassades de son pays menacés d’attentats terroristes (dont certains se sont concrétisés) parce que ledit caricaturiste avait fait publier une caricature somme toute assez moyenne du prophète Mahomet. Interrogé sur la question, l’archiduc de Canterbury a condamné quoi, pensez-vous? Le cartoon. Pas les fous furieux qui cherchaient à soumettre le dessinateur à des représailles pour son dessin! Le cartoon! C’est aussi ce genre de circonstances qui… je vous jure, quand je vous parle de feu au cul… rend acceptable pour bon nombre de personnes soi-disant sensées de voir que, à la fin des années 80, l’Ayatollah Khomeni ait placé, en son propre nom, un fatwa sur la tête de l’auteur Salman Rushdie pour le crime d’avoir écrit un roman de fiction (Les Versets sataniques).  Le pape de l’époque, Jean-Paul II, a blâmé quoi, lui? Le livre et le blasphème de son auteur! Habituez-vous, messieurs/dames, car partis comme sont les intégristes de l’acabit de ceux qui poursuivent Djemila Benhabib, nous vivons peut-être dans la dernière ère où il nous est possible de nous en plaindre. Voilà donc pour les dangers du relativisme.

Mais revenons-en à l’affaire Benhabib. Détrompez-moi si je suis dans le champ, mais il me semble me rappeler que la vérité est une défense contre les accusations de diffamation. Le personnel de cette école enseigne-t-il aux jeunes musulmans qui la fréquentent qu’il est acceptable de battre sa femme, que quelqu’un qui choisirait de quitter l’Islam devrait être mis à mort, que ceux qui “insultent” l’Islam devraient être mis à mort? Et si on vérifiait? Encore faudrait-il que ces gens qui poursuivent Djemila Benhabib l’accusent de dire quelque chose de factuellement faux, mais ce n’est pas l’impression que j’ai. Non, ces gens se servent du système judiciaire québécois pour persécuter ce qu’ils perçoivent comme une insulte à l’Islam. Cela pose deux problèmes: 1. Djemila Benhabib n’a pas insulté l’Islam, simplement critiqué une interprétation extrêmement littérale (et possiblement incorrecte) du Coran. 2. Même si elle avait critiqué l’Islam en général, et alors?

Je peux me tromper, mais j’ai l’impression que ceux qui accusent constamment les autres d’insulter l’Islam n’ont pas tout à fait la même définition que moi de ce qui constitue une insulte. La critique et l’insulte sont reconnues par les personnes sensées comme étant deux choses différentes. Il importe d’ailleurs de différencier la critique et l’insulte, la première étant un jugement sur la qualité de quelque chose et l’autre étant une action ou un commentaire fait dans le but de dégrader ou d’offenser. Mais il faudrait aussi, tant qu’à y être, traiter de la prévisible question du respect. Bien sûr, les relations entre les individus doivent être empreintes de respect, mais il serait profondément dangereux d’équivaloir le respect au fait de s’autocensurer de peur d’offusquer quelqu’un. Il y a bien sûr une façon de le faire, mais je ne vois pas en quoi Djemila Benhabib ait été irrespectueuse envers quelque individu que ce soit. Ses propos ne sauraient constituer une attaque personnelle et représentent simplement un jugement quant à la teneur du programme de cette école, autrement dit, une critique. On peut certainement critiquer Mme Benhabib en retour, mais si le programme en question peut se dérober à la critique, reste-t-il quelqu’un ou quelque chose qui ne le peut pas? La société québécoise a intérêt à ce que Mme Benhabib ait gain de cause. Personne ne réclame le droit de tuer un porc dans une mosque ou de déféquer sur le Coran, mais rien ne devrait forcer la société québécoise à respecter les croyances religieuses contraires à ses valeurs.

Parenthèse. À ceux qui trouvent la phrase précédente présomptueuse ou outrageante, je vous pose la question suivante: dans quel autre domaine que la religion respecte-t-on les croyances des autres? Où en serions-nous si, par exemple, nous devions respecter les croyances des autres en matière de science? Qui sait. Peut-être le Ministère de l’Éducation sentirait-il le besoin d’accepter le curriculum d’une commission scolaire qui aurait résolu d’enseigner à ses élèves que la Terre est plate et que le soleil tourne autour de cette dernière. Peut-être cela serait-il l’excuse pour forcer notre système d’éducation à traiter le créationnisme comme une théorie légitime pour expliquer la création de l’univers. Enfin…

Je refuse que, dans mon pays, ma province, ma ville, on pousse les gens à l’autocensure avec des poursuites à la fois frivoles et dangereuses. Je refuse de reconnaître à des gens le droit, par le fait que les propos de quelqu’un les offusquent, d’utiliser notre système de justice pour tenter de mettre leurs pratiques religieuses à l’abri de la critique. Aucune coutume, religieuse ou autre, ne devrait être soustraite à la critique dont pourrait en faire la société, qui dépend de son pouvoir de critique pour gérer adéquatement les relations entre ses membres. Ceux d’entre nous qui comprennent notre société et qui l’acceptent, comme le devrait toute personne qui souhaite en faire partie, ne tenteraient pas de résoudre un tel conflit devant les tribunaux. Qu’aucun doute ne subsiste quant au fait que nous sommes ici devant des gens qui n’ont pas la moindre idée de ce qui constitue une société civilisée.

Au-delà de l’abus flagrant et de l’instrumentalisation de notre système judiciaire que constitue cette poursuite, il est impossible de ne pas voir dans cette affaire les limites du compromis précaire que nous faisons avec les minorités religieuses. La Cour suprême, dans, entre autres, l’arrêt Big M Drug Mart, a reconnu qu’avec la liberté de religion vient non seulement le droit de croire en ce qu’on veut, mais de professer cette croyanceCependant, cet arrêt soulève aussi un autre point important: les athées peuvent également se prévaloir de la liberté de religion. La liberté d’expression indique quant à elle qu’on peut, pour autant qu’on le fasse d’une façon qui ne soit pas purement et délibérément injurieuse ou encore factuellement fausse, critiquer autrui et ce, qu’autrui soit une personne privée ou une institution. Jusqu’à preuve tangible que ce qu’elle a dit est faux, Djemila Benhabib, tant par le biais de la liberté d’expression que de la liberté de religion, avait le droit de dire ce qu’elle a dit.

Donner aux gens le droit de s’offusquer, c’est-à-dire le pouvoir de citer leur offusquement comme argument, est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. La protection de la liberté d’expression et même de la liberté de religion dépend de la diminution maximale des tabous, tant de leur teneur que de leur nombre. Le fait que les propos de Djemila Benhabib fassent l’objet d’une poursuite nous montre à quel point certains individus sont prêts à utiliser nos institutions, sensées nous protéger du totalitarisme, pour nous imposer leurs tendances totalitaires. Peut-être le fait de donner à ces gens le droit de s’offusquer donne-t-il bonne conscience à notre société, mais l’affaire Benhabib nous montre que d’accorder ce droit représente un choix toxique et potentiellement fatal pour nos valeurs démocratiques.

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Sugar Sammy, Mathieu Bock-Côté et le fédéralisme

Je n’ai pas vu le nouveau spectacle en français de Sugar Sammy. S’il est aussi drôle en français qu’en anglais, et son sketch sur les Québecois me fait supposer que oui, on imagine que le spectacle est fort divertissant. Cependant, l’humoriste se targue d’être provocateur. Il n’est donc pas surprenant de l’entendre faire la blague suivante: “Il y a deux sortes de Québécois. Il y a les Québécois éduqués, cultivés, bien élevés. Pis il y a ceux qui ont voté oui.”

Cette blague me fait-elle rire? Me met-elle mal à l’aise? Les deux. C’est pour cela qu’elle est si efficace. D’un point de vue comique, le gag fonctionne; c’est un bon punch, qu’on voit venir sans savoir ce qu’il sera précisément. J’aime la blague malgré mon malaise parce qu’elle est ce que les Anglos appeleraient “edgy”. Elle s’appuie sur un stéréotype qui semble semer la terreur dans l’imaginaire québécois francophone. Elle brasse les francophones (et les 2-3 anglophones qui auraient voté oui) dans la perception qu’ils ont d’eux-mêmes.

Je suis un fan de ce genre d’humour. À mon sens, l’humour de qualité ne saurait n’être qu’un outil de divertissement; il doit aussi en être un de réflexion. Trop d’humoristes québécois (et français, d’ailleurs) donnent un spectable d’un ennui mortel tant il est conventionnel et aseptisé. Je préfère de beaucoup un humour provocant qui sort des sentiers battus, quitte à occasionnellement rater son coup ou à “aller trop loin”. Sugar Sammy ne donne pas dans le grivois à la Mike Ward et n’a pas la hargne d’un Jean-François Mercier, mais il joue sur les stéréotypes d’une manière à la fois provocatrice et charmante qui représente sa marque de commerce.

J’ai donc trouvé intéressant de lire la chronique de Mathieu Bock-Côté à son sujet. Il ne critique pas tant la blague individuelle, mais “le propos derrière le propos” (et parfois pas vraiment si derrière que cela). Bock-Côté remet sur la table les allégeances fédéralistes de l’humoriste, de même que sa croyance avouée au multiculturalisme canadien. Et le chroniqueur de conclure: “Si Sugar Sammy représente le Québec de demain, le Québec n’a pas d’avenir.” Ouch!

La perspective de Mathieu Bock-Côté, même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui, est toujours intéressante. Cependant, je dois avouer que ma première réaction en voyant qu’il prenait le temps de parler de Sugar Sammy aura été de songer qu’il s’était passé bien peu de choses dans sa vie mardi dernier pour qu’il se lance dans l’analyse d’un sujet aussi peu important. À titre personnel, je pense qu’il ne faut pas perdre de vue que les blagues de Sugar Sammy se situent dans le cadre de sa démarche artistique. Après les “jokes de juifs” et les “jokes de noirs”, aura-t-on droit aux “jokes de souverainistes”? Peut-être. Mais c’est dans un tel contexte que je place sa blague. Au même titre que je ne crois pas que la majorité d’humoristes qui font des blagues sur les juifs, les noirs ou autres sont sincères lorsqu’ils le font, je ne pense pas que Sugar Sammy méprise aussi catégoriquement les souverainistes que ne le laisse croire son spectacle. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas en profond désaccord avec eux, mais je sens chez Sugar Sammy la capacité de distinguer entre l’adversaire et l’ennemi. La conversation politique du Québec se trouve, et on devine que c’est par pure partisanerie, trop souvent privée d’un tel discernement.

Cependant, il n’en demeure pas moins que les interprétations de Bock-Côté et de Sugar Sammy de la dynamique linguistique du Québec ont le mérite de donner une raison de se pencher sur l’état déplorable de la discussion autour de la question nationale en ce moment. Le dialogue actuel en lien avec cet enjeu est d’une pauvreté et d’une stupidité navrantes. Si nous avons véritablement l’intention de continuer la conversation sur la question nationale, et je crois que cette discussion, n’en déplaise à certains, demeure pertinente, il serait bon de songer à la tenir en adultes.

Cela commence par éviter les procès d’intention que fédéralistes et souverainistes se font systématiquement (certains diront depuis toujours) et qui sont tout bonnement nocifs à la productivité de la discussion, ce qui m’amène à Sugar Sammy. Je l’ai souvent entendu associer le fait d’être souverainiste à l’étroitesse d’esprit, à la paranoïa linguistique, au repli sur soi, etc. Il faut arrêter de tenir ce genre de rhétorique. Mettons les choses au clair. Les souverainistes n’ont pas le monopole de l’inculture, de l’étroitesse d’esprit et de tous ces autres maux. De fait, mon expérience ne me permet pas de dire que la majorité des souverainistes que je connais pensent ainsi. (Et, en passant, j’en connais beaucoup.) Je comprends parfaitement que Sugar Sammy soit en faveur du multiculturalisme. Soyons franc, c’est quelque peu logique, puisqu’il en est un produit, de même que de la Loi 101, d’ailleurs. Il est aussi un “success story” du multiculturalisme canadien. Donc, je ne peux lui reprocher son point de vue, si partiel soit-il, sur le multiculturalisme. Je ne peux non plus lui reprocher de critiquer ceux qui font le choix obstiné de demeurer unilingues francophones.

Quoique… hormis le fait que je m’interroge sur la quantité de gens qui refusent encore, par obstination, d’apprendre l’anglais, il faudrait faire une nuance. Le bilinguisme individuel est bien sûr une richesse. J’en sais quelque chose. Idem pour la diversité culturelle, qui fait partie de ma réalité, moi qui suis Montréalais. Cependant, il faut arrêter de permettre à la rhétorique voulant que “c’est une richesse” de tuer les discussions à leur sujet. Comme si, parce que ces phénomènes ont des effets positifs, il serait injustifiable de songer à les baliser ou à les règlementer. Comme si ces effets positifs rendent impensable une réflexion collective quant à la différence entre le bilinguisme individuel et le bilinguisme institutionnel, entre la diversité culturelle et le multiculturalisme institutionnalisé. Il nous faut être en mesure de discuter de ces enjeux; nous ne pouvons nous permettre de leur accorder le statut de tabou. Je n’ai pas de réponse précise à donner quant au chemin que nous devrions suivre mais, à vrai dire, en ce moment, les réponses sont secondaires et elles continueront de l’être tant qu’il ne nous sera pas possible de nous poser les questions.

Peut-on avouer, quitte à faire s’échauffer les esprits, que malgré toutes les statistiques qu’on peut brandir, Montréal traverse en ce moment un phénomène d’anglicisation comme elle n’en a pas connu depuis au moins ma naissance? Je ne suis pas Jacques Parizeau 2.0, mais je dois reconnaître que, me promenant constamment dans ma ville, je la ressens, cette anglicisation. On peut penser à la difficulté croissante qu’on éprouve à se faire servir en français au Centre-Ville. Le fait de se faire servir en français à Montréal se rapproche maintenant de l’accomodement raisonnable. Quand les serveurs/caissiers voient que j’insiste pour me faire servir en français, ils obtempèrent. Mais ils ont de plus en plus le don de faire sentir ceux qui tiennent à ce que la conversation se passe en français comme des fascistes anglophobes. Je ne suis pas un anglophobe, je ne suis pas souverainiste, mais je tiens au français et je crains pour son avenir dans ma ville. Ces points de vue, apparemment contradictoires peut-être, ne sont pas mutuellement exclusifs.

Bon, je vois venir ceux qui refusent de confronter cette réalité avec leurs gros sabots. Plus d’anglos que jamais parlent français. C’est vrai et je peux en témoigner lorsque je vois les anglos de ma génération; ils le parlent presque tous. Sauf que c’est poser la mauvaise question que de demander si les gens peuvent parler français. Clairement, la réponse est oui. Mais la question à poser est la suivante: le font-ils, entre eux, lorsqu’il n’y a pas d’emmerdeur comme moi pour les contraindre à le faire? Rien n’est moins sûr.

Quelle est la solution à ce problème? Est-ce un problème? Je n’ai pas les réponses, et celles-ci seront forcément subjectives. Mais peut-on au moins en parler plutôt que d’éviter ces sujets difficiles en lançant les clichés habituels sur la richesse de la diversité linguistique et culturelle? Cette richesse, personne ne la conteste, mais encore faudrait-il avoir le droit de se demander si le bilinguisme et le multiculturalisme institutionnels sont une bonne idée et, plus pressant encore, s’ils n’ont que des impacts positifs sur la société québécoise. Si la réponse devait être non, il vaudrait la peine de se demander ce qu’il faut faire pour contrecarrer leurs effets négatifs, n’est-ce pas?

Pendant que nous réfléchissons à cela, en voici une autre: peut-on avouer que le désir de renforcer les lois visant à protéger le français ne constitue pas une croisade contre les anglophones? D’ailleurs, j’ai besoin de prendre un moment pour me défouler. Les médias anglophones du Québec, particulièrement ceux de Montréal (pas qu’il en existe des masses à l’extérieur de la métropole), doivent redécouvrir la définition du mot “professionnalisme”. Je peux comprendre que Pauline Marois et son projet de Loi 14 n’enchantent pas les anglophones. Le projet de loi contient certains éléments qui me semblent tellement compliqués à faire respecter qu’ils ne sont pas viables à moins de créer un nouveau niveau de bureaucratie totalement excessif. Bon, on s’entend là-dessus. Mais il faut s’entendre sur autre chose: le projet de loi est aussi une pâle image, une version profondément édulcorée de la Loi 101 originale. Alors, d’où vient le drame? On peut ne pas être d’accord avec une initiative du gouvernement. Mais là où il y a déconnection avec la réalité, c’est que lorsque je suis les médias anglophones, j’ai l’impression que le Québec est une province totalitaire, liberticide, raciste et que le PQ tente de perpétrer un génocide de l’anglais sur son territoire. La réalité, la voici: le PQ sait qu’il devra mettre énormémement d’eau dans son vin peu importe ce qu’il tente de faire vu son statut de gouvernement minoritaire. Ce projet de loi n’est pas grand-chose d’autre qu’une colossale opération tape-à-l’oeil. Je repose donc la question (et elle se veut rhétorique): où y a-t-il matière à ressentir l’effroi que certaines chroniques de CTV et certains op-ed de la Gazette (liste non exhaustive) semblent vouloir créer? Nulle part.

Et pourtant… La tactique de plusieurs chroniqueurs et éditorialistes de ces établissements médiatiques se résume à contester la légitimité de notre gouvernement actuel. Voilà qui est imbécile et contre-productif. “Ce gouvernement n’a que 30-quelque % des voix; 70% de la population québécoise n’a pas voté PQ”, entend-on souvent ces derniers temps. Hmm… comment exprimer mon point de vue d’une manière qui soit compréhensible pour tout le monde… Ah, je l’ai! You don’t like it? Tough shit! C’est ainsi que notre système fonctionne! Lorsque trois partis peuvent légitimement aspirer au pouvoir, il est probable que la division des votes ressemble à ce que nous voyons en ce moment. La limite au pouvoir du gouvernement actuel est assurée par son statut de gouvernement minoritaire, mais au-delà de cela, le PQ a été élu. J’aimerais simplement que ceux qui pensent que la gouvernance souverainiste est en soi illégitime le disent, plutôt que de se cacher derrière cet argument crétin et démagogique qu’ils tiennent mystérieusement mort lorsque ce sont leurs Libéraux chéris qui sont au pouvoir. Je pense que les médias anglophones ont le devoir de calmer la tempête dans un verre d’eau qu’ils ont créée et qu’à défaut de le faire, leur comportement frise l’irresponsabilité. Bon, voilà qui conclut ma montée de lait.

La communauté juridique anglophone a lamenté que l’on remplace l’expression “minorités ethniques” par “communautés culturelles”, expression qui n’a aucun statut légal en ce moment. Potentiellement, cela pourrait en effet poser des problèmes pour les droits des minorités. Mais j’ai une question:  Si l’expression “communautés culturelles” n’a pour l’instant aucun statut légal, qu’est-ce qui empêche les tribunaux de lui en donner un? On peut même voir le potentiel, étant donné le nouveau terme plus englobant, d’étaler à un plus grand nombre d’individus les droits qui auraient autrefois été réservés aux minorités “ethniques”.

Mais les souverainistes contribuent eux aussi à la faiblesse du débat. Dans la continuité de la dynamique où l’on peine à distinguer l’adversaire de l’ennemi, on tend à présenter tous les fédéralistes comme des aplatventristes prêts à accepter tous les abus du gouvernement fédéral envers les compétences provinciales. On les présente aussi systématiquement comme des défenseurs du multiculturalisme qui préféreraient voir disparaître le français que de limiter un droit garanti par la Charte.

Peut-on avouer qu’il est possible d’être fédéraliste tout en étant profondément mal à l’aise quant aux tentatives du fédéral de s’immiscer dans les champs de compétence provinciaux? Le fédéralisme dont les termes de la division des pouvoirs ne sont pas respectés est voué à des tensions qui mèneront éventuellement les entités fédérées à demeurer au sein de la fédération pour des purs motifs de convenance. Ce n’est pas sur ce genre de base que l’on bâtira une véritable unité canadienne, encore moins au Québec. Malheureusement, le fédéralisme au Québec souffre du fait que nos gouvernements fédéralistes depuis Bourassa sont effectivement coupables d’aplatventrisme envers le fédéral. On ne peut donc s’étonner que les souverainistes revendiquent avec succès le monopole de la défense des compétences provinciales; les élus fédéralistes leur laissent ce terrain sans vraiment résister depuis trop longtemps. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de fédéralistes prêts à oeuvrer pour un plus grand respect de la séparation des pouvoirs. Je nous espère assez adultes pour reconnaître qu’un désaccord quant à l’attribution d’une compétence ne suffit pas à remettre le fédéralisme entier en question.

Peut-on aussi avouer qu’on peut être fédéraliste et trouver que la Charte est, à certains égards, contre-productive pour la cohésion sociale et qu’elle peut potentiellement saboter la souveraineté parlementaire? Je me prends en exemple: je suis fédéraliste, étudiant en droit et plusieurs dispositions de la Charte m’emmerdent royalement. Je déteste que la Loi 101 ait été plombée par les Chartes. Je déteste qu’une mesure aussi raisonnable et logique que la restriction à l’accès aux écoles passerelles ait été plombée également. Je déteste les accomodements déraisonnables que sont forcées de faire les provinces canadiennes au nom de la liberté de religion (voir les arrêts N.S. et Multani). Je déteste que la “Clause nonobstant” ait une portée tellement restreinte qu’elle ne peut pas adéquatement protéger la souveraineté parlementaire. Eh non, les souverainistes n’ont pas non plus, ne leur en déplaise, le monopole du désir de préserver le français.

Quel est véritablement le danger de reconnaître que fédéralistes et souverainistes pourraient peut-être accomplir beaucoup s’ils arrêtaient deux secondes de se démoniser? Ce n’est que mon hypothèse personnelle, mais je me demande sincèrement si ce n’est pas la peur d’accepter que l’autre camp puisse apporter des arguments pertinents dans le débat sur la question nationale. Je suppose qu’étant donné ces inquiétudes, le stupide dialogue de sourds qui sert de substitut à un véritable débat sur la question est réconfortant pour les élus en ce qu’il ne les force pas à aborder publiquement les vraies questions, leur évitant par le fait même d’en arriver à une réponse qui les désavantagerait. Il existe des souverainistes et des fédéralistes qui maintiennent leur position par attachement émotif. Je n’ai rien contre, mais cet attachement ne saurait bien sûr pas constituer un argument. Certains se sentent Canadiens, d’autres se sentent Québécois et cela ne risque pas de changer par le biais de l’argumentation. Je crois que tous doivent accepter, en tout fair-play, que le débat sur la question nationale porte sur de vraies questions de fond. Par exemple. l’économie du Québec deviendrait-elle comme celle de la Grèce en cas de victoire du oui? (J’en doute fort.) La souveraineté permettrait-elle de freiner le déclin du français? (Là aussi, j’ai mes doutes.)

Je pense qu’une personne aussi intelligente que Mathieu Bock-Côté peut contribuer à un argument qui s’élèverait de beaucoup au-dessus de la mêlée (pas difficile). De plus, en tant que souverainiste avoué, sa réaction à l’humour de Sugar Sammy est aussi compréhensible que prévisible (“un humoriste qui nous insulte”). Cependant, si on peut  lui reprocher une chose dans toute cette histoire, c’est de voir d’un oeil réducteur la position de Sugar Sammy sur les enjeux dont il est ici question. La position pro-bilinguisme, pro-multiculturalisme de Sugar Sammy s’explique aussi aisément. Il est d’origine indienne et a grandi avec une forte présence anglophone dans le quartier Côte-des-Neiges. Ce n’est pas surprenant qu’il favorise le multiculturalisme. On peut cependant lui reprocher d’avoir une vision archaïque des Québécois unilingues francophones. Peu de Québécois qui ne parlent pas anglais sont coupables de vouloir se “ghettoïser” par rapport au reste du pays et du monde. Certains n’ont pas de facilité pour les langues ou se sont mis trop tard à l’apprentissage de l’anglais et d’autres vivent dans des régions du Québec où l’anglais n’est simplement pas très présent. Il n’y a aucune mauvaise volonté, aucune peur de “l’autre”, aucune haine de l’anglais là-dedans. Sugar Sammy devrait tenir compte de cette réalité.

Cela dit, j’admire aussi l’affection que Sugar Sammy porte à la langue française. Enfant de la Loi 101, il aime et respecte de façon manifeste le français et je ne doute pas qu’il a à coeur de le préserver. Si tentante que soit l’idée de lui prêter des intentions, force est de constater que la position de l’humoriste est plus nuancée que ne veut l’admettre Mathieu Bock-Côté. Ce dernier a dit que si Sugar Sammy représente l’avenir du Québec, que le Québec n’a pas d’avenir. Je peux penser à bien des gens qui me font articuler cette même pensée, mais Sugar Sammy n’en fait pas partie. Il représente une belle fusion entre le multiculturalisme et la Loi 101. Si tous les immigrants s’intégraient comme Sugar Sammy, Mathieu Bock-Côté en aurait probablement moins à dire qu’il ne le fait actuellement sur les ratés du multiculturalisme. Malheureusement, ce n’est pas le cas.

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