Charlie Hebdo, CBC et mon 7 janvier 2015

Au-delà du caractère intrinsèquement choquant d’un attentat meurtrier comme celui survenu au Charlie Hebdo, on peut faire ce que beaucoup ont déjà fait, c’est-à-dire dénoncer l’atrocité des gestes posés, proclamer haut et fort l’importance de la liberté d’expression ainsi que notre détermination à ne pas nous laisser intimider par une telle barbarie. Certes, des témoignages comme celui de Philippe Val, ancien directeur de Charlie Hebdo, sont touchants. Toutefois, les mots (ou les dessins d’ailleurs) ne sont que cela s’ils n’inspirent rien d’autre que des voeux pieux. Voilà quelque chose que les défunts employés de Charlie Hebdo avaient compris. C’est pour cela qu’ils sont demeurés défiants jusqu’à la toute fin.

Nous avons beaucoup entendu, le jour de l’attentat meurtrier, les politiciens parler de l’importance d’être vigilants. Bien dit. Je me permets toutefois d’espérer que la fureur que nous ressentons à voir l’expression réprimée par la violence poussera notre vigilance plus loin. Plus spécifiquement, je souhaite qu’elle nous mène à faire preuve de la même méfiance à l’endroit des tactiques de censure plus subtiles et, lorsque nous sommes témoins de ces tactiques, de la même fougue que celle manifestée aujourd’hui.

C’est assez mal parti. J’apprenais, par le journaliste Steve Rukavina, que la CBC a décidé de ne pas diffuser les caricatures du Charlie Hebdo. Le motif: on ne voulait pas, nous dit-on, offusquer la population musulmane canadienne. J’étais à la fois amusé et indigné de voir Rukavina, sur Twitter, réduit à dire que la décision n’était pas la sienne et qu’elle émanait de ses patrons.

Pour moi, la décision de la CBC est lâche et indéfendable. Ses journalistes ont passé la journée à nous dire que l’atrocité du Charlie Hebdo ne représente pas la majorité des Musulmans. D’accord là-dessus, mais cet énoncé me ramène à une question qui ne revient pas assez souvent à mon goût: qu’est-ce qui distingue les musulmans de cette majorité dont il est souvent question des fondamentalistes comme ceux qui ont abattu les gens de Charlie Hebdo? Je ne vois qu’une possibilité, c’est-à-dire que la majorité des musulmans ont choisi de pratiquer leur religion à la carte, ignorant les diktats barbares, datés ou autrement incompatibles avec la vie en société civile. Et pourtant, la CBC a déterminé que la valeur journalistique des dessins était moins importante que le fait d’épargner les sentiments des musulmans canadiens…

Pourquoi? Au nom de qui parmi eux? Neil MacDonald de la CBC le dit sans détour: le sujet est trop radioactif. Il ajoute que les médias de masse acceptent de diffuser du contenu qui taquine toutes les autres religions, mais pas l’Islam.

Voilà qui nous confirme que cette décision est à ne pas confondre avec le simple acte de courtoisie. C’est d’abord infantiliser les musulmans canadiens d’un point de vue émotif que de penser qu’ils sont incapables de voir des caricatures sans innonder la CBC de plaintes, de poursuites ou pire. De plus, les musulmans qui ont accepté les idéaux démocratiques et constitutionnels canadiens, sans bien sûr qu’on exige d’eux d’être complètement à l’aise avec le contenu des caricatures, pourraient accepter qu’elles consistuent un élément clé du reportage sur la fusillade dont elles sont le motif et par conséquent qu’on les montre, non?

Et ceux qui voudraient me répondre que ce n’est que des Islamistes que la CBC a peur n’aident pas leur cause. Soit la CBC nous ment en plein visage pour éviter de dire carrément qu’ils craignent des réprésailles islamistes (raté puisqu’encore une fois, Neil MacDonald l’a admis), soit la CBC est sincère dans son intention de ne pas offusquer les musulmans et est moins convaincue qu’elle ne le laisse paraître de leur émancipation constamment évoquée par rapport aux passages plus lubiques du Coran. Ou les deux. La voilà bien, la réelle insulte aux musulmans modérés.

Ce navrant épisode me ramène donc à l’un des premiers songes que je me suis permis une fois l’horreur de l’instant quelque peu estompée. Certes, il faut se méfier de la possibilité d’un attentat violent et être aux aguets. Cependant, nous dépendons surtout de nos forces de l’ordre pour nous protéger de ceux qui attaquent notre appareil démocratique de l’extérieur. Ce qui est en notre pouvoir et qui, à mon sens, est de notre devoir, c’est de rester à l’affût de ceux qui chercheraient plutôt à l’attaquer de l’intérieur en retournant contre nous nos institutions démocratiques et judiciaires. De dénoncer vigoureusement ceux qui, abusant des limites trop expansives à mon goût de la liberté d’expression, tentent de mettre leur religion à l’abri de la critique. Et enfin, surtout, d’éviter d’être cléments avec ceux qui nous semblent déterminés à s’offusquer.

Quand à ce dernier élément, un de mes idoles, Christopher Hitchens, relève d’ailleurs son caractère problématique. Après les incidents au Danemark en lien avec les caricatures du Jyllands-Posten, il écrivait ceci (ma traduction) :

“j’ai fait une apparition à CNN, qui était si terrifiée de représailles potentielles qu’elle a pixelisé les dessins que ses téléspectateurs avaient besoin de voir. Et cette peur ignoble à Atlanta émanait d’une illustration dans un petit journal scandinave dont personne n’avait entendu parler! N’est-il donc pas clair que ceux qui sont déterminés à être “offusqués” découvriront une provocation quelque part? Nous ne pourrons jamais suffisamment nous ajuster au goût des fanatiques, et est dégradant le simple fait d’essayer.” (Pleine chronique de Hitchens en anglais disponible ici.)

Pour ma part, j’avais abordé la question lorsqu’une poursuite par une école musulmane de Montréal contre Djemila Benhabib m’avait mis en rogne. Cette mauvaise humeur m’avait poussé à écrire ceci:

Donner aux gens le droit de s’offusquer, c’est-à-dire le pouvoir de citer leur offusquement comme argument, est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. La protection de la liberté d’expression et même de la liberté de religion dépend de la diminution maximale des tabous, tant de leur teneur que de leur nombre. Le fait que les propos de Djemila Benhabib fassent l’objet d’une poursuite nous montre à quel point certains individus sont prêts à utiliser nos institutions, sensées nous protéger du totalitarisme, pour nous imposer leurs tendances totalitaires. Peut-être le fait de donner à ces gens le droit de s’offusquer donne-t-il bonne conscience à notre société, mais l’affaire Benhabib nous montre que d’accorder ce droit représente un choix toxique et potentiellement fatal pour nos valeurs démocratiques.

Il n’est pas nécessaire de mépriser les pratiquants d’une religion, dont la personnalité et la vie sont souvent bien trop riches pour se résumer à la simple foi religieuse, pour décrier le réflexe que peuvent avoir nos sociétés d’accorder aux religions le droit au prosélytisme tout en accédant à leurs demandes d’être protégées de la critique. À aucune autre institution ne donnons-nous ainsi le beurre et l’argent du beurre. Et à mon sens, aucune institution religieuse n’a fait quoi que ce soit pour le mériter. J’admire les défunts membres de Charlie Hebdo non pas pour le détail de chacune de leurs caricatures, mais pour le fait qu’ils aient compris cela. Et bien sûr parce que ce sont les excès de ceux qui revendiquent ce double-privilège dont le journal se moque, pas des pratiquants en général.

Ce qui me ramène à la saga en l’apparence anodine de la décision de la CBC de ne pas montrer les caricatures. Je faisais référence à l’admission de Neil MacDonald à l’effet que les médias de masse n’aspirent pas à être Charlie. Retournez voir son “édito” plus haut. Écoutez attentivement sa dernière phrase. Pour ceux qui ne parlent pas anglais, grosso modo: “J’aimerais que des voyous et des meurtriers ne puissent pas intimider des membres de ma profession. Mais je ne suis pas naïf à ce point-là.”

J’admire sa candeur, mais le tout ne m’est pas moins désolant. Et ce qui m’a davantage déprimé a été d’aller consulter son compte Twitter, où de nombreux journalistes semblaient prendre son constat pour des paroles de sagesse. S’il est empreint d’une lucidité certaine, le propos de MacDonald n’en est pas moins symptomatique d’une capitulation. Peut-être celle-ci est-elle le produit de l’expérience, de la frustration ou d’un réalisme résigné qui s’installe après avoir passé suffisamment de temps dans les coulisses de la “business” du journalisme. Peut-être viens-je de passer 1 400 mots à être excessivement dur avec la CBC étant donné les circonstances. Mais je ne la critique pas parce qu’elle ne tente pas d’être Charlie Hebdo dans la forme; pas sûr que ce serait souhaitable. Sauf que si elle n’essaie pas ne serait-ce qu’un peu d’être aussi animée, sceptique, critique que CH sur le fond, même par rapport à l’Islam, il y a déjà de quoi s’inquiéter. Si, en plus, elle multiplie, de son propre aveu, les déplorables démonstrations d’auto-censure comme celle d’aujourd’hui, force est de constater que les meurtriers de Paris, à bien plus grande échelle que ce qu’ils pensent, ont déjà gagné.

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Une honte absolue

Il y a de ces histoires qui me foutent le feu au cul et celle-ci en est une. L’auteure et militante anti-islamiste Djemila Benhabib est poursuivie pour diffamation par une école musulmane de Montréal parce qu’elle a déclaré que ce programme “pratique un endoctrinement digne d’un camp militaire au Pakistan ou en Afghanistan”. J’ai envie de dire qu’il faudrait jeter un oeil pour voir si l’affirmation de Mme Benhabib est factuellement correcte ou non et de l’accepter ou de la réfuter à partir de là. Je soupçonne cependant que ceux qui ont intenté cette poursuite ne sont pas intéressés par un examen logique des faits.

Certains (lire et écouter Mathieu Bock-Côté sur la question) voient, non sans raison, dans cette histoire un côté ingrat du multiculturalisme institutionnalisé dont nous avons choisi de nous doter au Canada. Je suis d’accord pour dire que ce côté ingrat existe et qu’il donne au multiculturalisme le potentiel d’être immensément problématique. Cependant, je suis aussi convaincu que cette affaire aurait pu se produire même si nous n’étions pas aussi ouvertement multiculturels que nous le sommes.

Si j’étais juge, j’aurais beaucoup de mal à ne pas refuser d’entendre l’affaire, tant elle va à l’encontre de nos principes de laïcité et de liberté d’expression. Essentiellement, la poursuite vise à faire reconnaître un statut de vache sacrée à la religion (pas qu’elle ne l’a pas déjà, par le biais de nos chartes chéries), ou plutôt vise à faire respecter un droit à l’offusquement que bon nombre de personnes religieuses s’attribuent.

Ce supposé droit repose sur une “éthique morale” profondément circulaire et auto-justifiante. On ne peut pas critiquer la religion. Pourquoi pas? Parce qu’on ne le peut pas, c’est tout. Je ne sais pas si c’est la Charte canadienne (dont je reconnais les bons côtés, mais dont je peine à ignorer les mauvais) qui a créé ce droit de s’offusquer, mais la façon dont nos tribunaux l’ont appliquée a transformé ce qui ne fut peut-être jadis qu’une perception en véritable règle de Common Law qui menace de vicier notre droit civil.

Je refuse de reconnaître à quiconque le droit de s’offusquer. Avant de continuer, je m’explique. Le fait de s’offusquer est naturel et on voudrait empêcher les gens de le faire qu’on ne le pourrait pas. L’offusquement est même, dans certaines circonstances, essentiel. Mais ce n’est pas ce à quoi je réfère lorsque je parle du droit à l’offusquement. J’entends par droit à l’offusquement l’exigence que le simple fait d’être offusqué constitue en soit un argument dans un débat. Un dire perdrait ainsi sa véracité ou sa valeur argumentative en raison du simple fait qu’il blesse quelqu’un. Cela est inadmissible. Et pourtant, j’entends régulièrement la même rengaine. Je dirai quelque chose d’assez raide et mon interlocuteur me répondra qu’il est offusqué par ce que je viens de dire. Navré (pour ne pas dire “So fucking what?”), mais cela ne me donne pas tort. Loin d’assainir la discussion, comme ses adeptes prétendent le faire, le droit de s’offusquer la court-circuite ou la tue carrément dans l’oeuf avant qu’elle ne commence vraiment.

C’est le droit de s’offusquer qui nous force à faire dans la dentelle lorsque nous discutons de religion et qui nous interdit à toute fin pratique de la critiquer. Et c’est ce droit à l’offusquement que je blâme pour l’existence de l’affaire Benhabib. C’est à ce même droit que je m’attaquerai maintenant, car il représente pour moi non seulement un affront à la liberté d’expression mais une incarnation de la tyrannie de la rectitude politique qui compromet la valeur et l’intégrité de notre discussion démocratique.

Il faut résister à la tentation de dire que le droit de s’offusquer n’a pas de conséquence majeure. Dans le cadre d’une discussion privée entre deux individus, l’impact d’un tel “droit” est peut-être négligeable. Cependant, il l’est nettement moins lorsque nous sommes en présence de gens qui ont la détermination et les moyens d’instrumentaliser notre système judiciaire, s’ils ne recourent pas carrément à la violence, pour faire respecter ce soi-disant droit.

Il importe aussi de signaler que le droit de s’offusquer est le produit d’un certain relativisme culturel et moral auquel il sera nécessaire de s’attaquer sous peine de compromettre certains des droits fondamentaux que ce relativisme parasite. Je me souviens d’avoir été marqué par la discussion que le philosophe et neurophysicien américain Sam Harris avait eu avec une membre du Conseil du Président Obama en matière de bioéthique. Petit résumé de la pensée de Harris: il est convaincu que la définition de la morale doit être orientée par le concept de bien-être. Une fois que l’on accepte cela, il est possible de déterminer que certains codes moraux sont moins axés sur le bien que d’autres. Harris donnait, dans le cadre de la conférence où a eu lieu cette discussion, l’exemple évident du mauvais traitement des femmes par les Talibans. Donc, cette femme accoste Harris et la conversation va environ comme suit:

Elle: Comment pouvez-vous dire, du point de vue de la science, que de forcer les femmes à porter la burqa est mal?

 

Harris: Parce que dès que l’on accepte que le bien et le mal (right and wrong) ont quelque chose à voir avec le bien-être, il est facile de constater que de forcer les femmes à se dissimuler sous un grand sac et que de les battre ou de les tuer lorsqu’elles essaient de fuir cette culture ne représentent pas une façon de maximiser le bien-être.

 

Elle: Ce n’est que votre opinion.

 

Harris: D’accord, rendons cela plus facile. Disons que nous trouvons une culture qui a pour coutume d’arracher les yeux du troisième enfant de chaque famille. Serions-nous d’accord pour dire que cette coutume n’est pas axée vers le bien.

 

Elle: Cela dépendrait des raisons pour lesquelles ils le font.

 

Harris (vraisemblablement après avoir eu à rappeler à son corps de respirer): Disons que ce serait pour des motifs religieux. Disons qu’un passage de leur code moral décrète une niaiserie comme “chaque troisième né doit marcher dans la noirceur.”

 

Elle: À ce moment-là, on ne pourrait jamais dire qu’ils ont tort.

On peut trouver cela pathétiquement drôle, mais il importe de le répéter. Cette femme est l’une des 13 membres du comité qui conseille le président Obama en matière de bioéthique. Lorsqu’on accepte que l’acceptable et l’inacceptable relèvent de considérations aussi subjectives, on s’enlise dans un monde où, à titre personnel, je ne veux pas vivre. Dans un tel monde, le questionnement d’une religion peut devenir une forme de xénophobie et sa critique, une incitation à la haine. La réaction à la xénophobie et à l’incitation à la haine est compréhensiblement épidermique, mais encore faudrait-il s’assurer d’être véritablement en présence de tels phénomènes.

Il n’y a que dans un monde qui reconnait une valeur à ce genre de relativisme où on peut voir un caricaturiste danois et les ambassades de son pays menacés d’attentats terroristes (dont certains se sont concrétisés) parce que ledit caricaturiste avait fait publier une caricature somme toute assez moyenne du prophète Mahomet. Interrogé sur la question, l’archiduc de Canterbury a condamné quoi, pensez-vous? Le cartoon. Pas les fous furieux qui cherchaient à soumettre le dessinateur à des représailles pour son dessin! Le cartoon! C’est aussi ce genre de circonstances qui… je vous jure, quand je vous parle de feu au cul… rend acceptable pour bon nombre de personnes soi-disant sensées de voir que, à la fin des années 80, l’Ayatollah Khomeni ait placé, en son propre nom, un fatwa sur la tête de l’auteur Salman Rushdie pour le crime d’avoir écrit un roman de fiction (Les Versets sataniques).  Le pape de l’époque, Jean-Paul II, a blâmé quoi, lui? Le livre et le blasphème de son auteur! Habituez-vous, messieurs/dames, car partis comme sont les intégristes de l’acabit de ceux qui poursuivent Djemila Benhabib, nous vivons peut-être dans la dernière ère où il nous est possible de nous en plaindre. Voilà donc pour les dangers du relativisme.

Mais revenons-en à l’affaire Benhabib. Détrompez-moi si je suis dans le champ, mais il me semble me rappeler que la vérité est une défense contre les accusations de diffamation. Le personnel de cette école enseigne-t-il aux jeunes musulmans qui la fréquentent qu’il est acceptable de battre sa femme, que quelqu’un qui choisirait de quitter l’Islam devrait être mis à mort, que ceux qui “insultent” l’Islam devraient être mis à mort? Et si on vérifiait? Encore faudrait-il que ces gens qui poursuivent Djemila Benhabib l’accusent de dire quelque chose de factuellement faux, mais ce n’est pas l’impression que j’ai. Non, ces gens se servent du système judiciaire québécois pour persécuter ce qu’ils perçoivent comme une insulte à l’Islam. Cela pose deux problèmes: 1. Djemila Benhabib n’a pas insulté l’Islam, simplement critiqué une interprétation extrêmement littérale (et possiblement incorrecte) du Coran. 2. Même si elle avait critiqué l’Islam en général, et alors?

Je peux me tromper, mais j’ai l’impression que ceux qui accusent constamment les autres d’insulter l’Islam n’ont pas tout à fait la même définition que moi de ce qui constitue une insulte. La critique et l’insulte sont reconnues par les personnes sensées comme étant deux choses différentes. Il importe d’ailleurs de différencier la critique et l’insulte, la première étant un jugement sur la qualité de quelque chose et l’autre étant une action ou un commentaire fait dans le but de dégrader ou d’offenser. Mais il faudrait aussi, tant qu’à y être, traiter de la prévisible question du respect. Bien sûr, les relations entre les individus doivent être empreintes de respect, mais il serait profondément dangereux d’équivaloir le respect au fait de s’autocensurer de peur d’offusquer quelqu’un. Il y a bien sûr une façon de le faire, mais je ne vois pas en quoi Djemila Benhabib ait été irrespectueuse envers quelque individu que ce soit. Ses propos ne sauraient constituer une attaque personnelle et représentent simplement un jugement quant à la teneur du programme de cette école, autrement dit, une critique. On peut certainement critiquer Mme Benhabib en retour, mais si le programme en question peut se dérober à la critique, reste-t-il quelqu’un ou quelque chose qui ne le peut pas? La société québécoise a intérêt à ce que Mme Benhabib ait gain de cause. Personne ne réclame le droit de tuer un porc dans une mosque ou de déféquer sur le Coran, mais rien ne devrait forcer la société québécoise à respecter les croyances religieuses contraires à ses valeurs.

Parenthèse. À ceux qui trouvent la phrase précédente présomptueuse ou outrageante, je vous pose la question suivante: dans quel autre domaine que la religion respecte-t-on les croyances des autres? Où en serions-nous si, par exemple, nous devions respecter les croyances des autres en matière de science? Qui sait. Peut-être le Ministère de l’Éducation sentirait-il le besoin d’accepter le curriculum d’une commission scolaire qui aurait résolu d’enseigner à ses élèves que la Terre est plate et que le soleil tourne autour de cette dernière. Peut-être cela serait-il l’excuse pour forcer notre système d’éducation à traiter le créationnisme comme une théorie légitime pour expliquer la création de l’univers. Enfin…

Je refuse que, dans mon pays, ma province, ma ville, on pousse les gens à l’autocensure avec des poursuites à la fois frivoles et dangereuses. Je refuse de reconnaître à des gens le droit, par le fait que les propos de quelqu’un les offusquent, d’utiliser notre système de justice pour tenter de mettre leurs pratiques religieuses à l’abri de la critique. Aucune coutume, religieuse ou autre, ne devrait être soustraite à la critique dont pourrait en faire la société, qui dépend de son pouvoir de critique pour gérer adéquatement les relations entre ses membres. Ceux d’entre nous qui comprennent notre société et qui l’acceptent, comme le devrait toute personne qui souhaite en faire partie, ne tenteraient pas de résoudre un tel conflit devant les tribunaux. Qu’aucun doute ne subsiste quant au fait que nous sommes ici devant des gens qui n’ont pas la moindre idée de ce qui constitue une société civilisée.

Au-delà de l’abus flagrant et de l’instrumentalisation de notre système judiciaire que constitue cette poursuite, il est impossible de ne pas voir dans cette affaire les limites du compromis précaire que nous faisons avec les minorités religieuses. La Cour suprême, dans, entre autres, l’arrêt Big M Drug Mart, a reconnu qu’avec la liberté de religion vient non seulement le droit de croire en ce qu’on veut, mais de professer cette croyanceCependant, cet arrêt soulève aussi un autre point important: les athées peuvent également se prévaloir de la liberté de religion. La liberté d’expression indique quant à elle qu’on peut, pour autant qu’on le fasse d’une façon qui ne soit pas purement et délibérément injurieuse ou encore factuellement fausse, critiquer autrui et ce, qu’autrui soit une personne privée ou une institution. Jusqu’à preuve tangible que ce qu’elle a dit est faux, Djemila Benhabib, tant par le biais de la liberté d’expression que de la liberté de religion, avait le droit de dire ce qu’elle a dit.

Donner aux gens le droit de s’offusquer, c’est-à-dire le pouvoir de citer leur offusquement comme argument, est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. La protection de la liberté d’expression et même de la liberté de religion dépend de la diminution maximale des tabous, tant de leur teneur que de leur nombre. Le fait que les propos de Djemila Benhabib fassent l’objet d’une poursuite nous montre à quel point certains individus sont prêts à utiliser nos institutions, sensées nous protéger du totalitarisme, pour nous imposer leurs tendances totalitaires. Peut-être le fait de donner à ces gens le droit de s’offusquer donne-t-il bonne conscience à notre société, mais l’affaire Benhabib nous montre que d’accorder ce droit représente un choix toxique et potentiellement fatal pour nos valeurs démocratiques.

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