Charlie Hebdo, CBC et mon 7 janvier 2015

Au-delà du caractère intrinsèquement choquant d’un attentat meurtrier comme celui survenu au Charlie Hebdo, on peut faire ce que beaucoup ont déjà fait, c’est-à-dire dénoncer l’atrocité des gestes posés, proclamer haut et fort l’importance de la liberté d’expression ainsi que notre détermination à ne pas nous laisser intimider par une telle barbarie. Certes, des témoignages comme celui de Philippe Val, ancien directeur de Charlie Hebdo, sont touchants. Toutefois, les mots (ou les dessins d’ailleurs) ne sont que cela s’ils n’inspirent rien d’autre que des voeux pieux. Voilà quelque chose que les défunts employés de Charlie Hebdo avaient compris. C’est pour cela qu’ils sont demeurés défiants jusqu’à la toute fin.

Nous avons beaucoup entendu, le jour de l’attentat meurtrier, les politiciens parler de l’importance d’être vigilants. Bien dit. Je me permets toutefois d’espérer que la fureur que nous ressentons à voir l’expression réprimée par la violence poussera notre vigilance plus loin. Plus spécifiquement, je souhaite qu’elle nous mène à faire preuve de la même méfiance à l’endroit des tactiques de censure plus subtiles et, lorsque nous sommes témoins de ces tactiques, de la même fougue que celle manifestée aujourd’hui.

C’est assez mal parti. J’apprenais, par le journaliste Steve Rukavina, que la CBC a décidé de ne pas diffuser les caricatures du Charlie Hebdo. Le motif: on ne voulait pas, nous dit-on, offusquer la population musulmane canadienne. J’étais à la fois amusé et indigné de voir Rukavina, sur Twitter, réduit à dire que la décision n’était pas la sienne et qu’elle émanait de ses patrons.

Pour moi, la décision de la CBC est lâche et indéfendable. Ses journalistes ont passé la journée à nous dire que l’atrocité du Charlie Hebdo ne représente pas la majorité des Musulmans. D’accord là-dessus, mais cet énoncé me ramène à une question qui ne revient pas assez souvent à mon goût: qu’est-ce qui distingue les musulmans de cette majorité dont il est souvent question des fondamentalistes comme ceux qui ont abattu les gens de Charlie Hebdo? Je ne vois qu’une possibilité, c’est-à-dire que la majorité des musulmans ont choisi de pratiquer leur religion à la carte, ignorant les diktats barbares, datés ou autrement incompatibles avec la vie en société civile. Et pourtant, la CBC a déterminé que la valeur journalistique des dessins était moins importante que le fait d’épargner les sentiments des musulmans canadiens…

Pourquoi? Au nom de qui parmi eux? Neil MacDonald de la CBC le dit sans détour: le sujet est trop radioactif. Il ajoute que les médias de masse acceptent de diffuser du contenu qui taquine toutes les autres religions, mais pas l’Islam.

Voilà qui nous confirme que cette décision est à ne pas confondre avec le simple acte de courtoisie. C’est d’abord infantiliser les musulmans canadiens d’un point de vue émotif que de penser qu’ils sont incapables de voir des caricatures sans innonder la CBC de plaintes, de poursuites ou pire. De plus, les musulmans qui ont accepté les idéaux démocratiques et constitutionnels canadiens, sans bien sûr qu’on exige d’eux d’être complètement à l’aise avec le contenu des caricatures, pourraient accepter qu’elles consistuent un élément clé du reportage sur la fusillade dont elles sont le motif et par conséquent qu’on les montre, non?

Et ceux qui voudraient me répondre que ce n’est que des Islamistes que la CBC a peur n’aident pas leur cause. Soit la CBC nous ment en plein visage pour éviter de dire carrément qu’ils craignent des réprésailles islamistes (raté puisqu’encore une fois, Neil MacDonald l’a admis), soit la CBC est sincère dans son intention de ne pas offusquer les musulmans et est moins convaincue qu’elle ne le laisse paraître de leur émancipation constamment évoquée par rapport aux passages plus lubiques du Coran. Ou les deux. La voilà bien, la réelle insulte aux musulmans modérés.

Ce navrant épisode me ramène donc à l’un des premiers songes que je me suis permis une fois l’horreur de l’instant quelque peu estompée. Certes, il faut se méfier de la possibilité d’un attentat violent et être aux aguets. Cependant, nous dépendons surtout de nos forces de l’ordre pour nous protéger de ceux qui attaquent notre appareil démocratique de l’extérieur. Ce qui est en notre pouvoir et qui, à mon sens, est de notre devoir, c’est de rester à l’affût de ceux qui chercheraient plutôt à l’attaquer de l’intérieur en retournant contre nous nos institutions démocratiques et judiciaires. De dénoncer vigoureusement ceux qui, abusant des limites trop expansives à mon goût de la liberté d’expression, tentent de mettre leur religion à l’abri de la critique. Et enfin, surtout, d’éviter d’être cléments avec ceux qui nous semblent déterminés à s’offusquer.

Quand à ce dernier élément, un de mes idoles, Christopher Hitchens, relève d’ailleurs son caractère problématique. Après les incidents au Danemark en lien avec les caricatures du Jyllands-Posten, il écrivait ceci (ma traduction) :

“j’ai fait une apparition à CNN, qui était si terrifiée de représailles potentielles qu’elle a pixelisé les dessins que ses téléspectateurs avaient besoin de voir. Et cette peur ignoble à Atlanta émanait d’une illustration dans un petit journal scandinave dont personne n’avait entendu parler! N’est-il donc pas clair que ceux qui sont déterminés à être “offusqués” découvriront une provocation quelque part? Nous ne pourrons jamais suffisamment nous ajuster au goût des fanatiques, et est dégradant le simple fait d’essayer.” (Pleine chronique de Hitchens en anglais disponible ici.)

Pour ma part, j’avais abordé la question lorsqu’une poursuite par une école musulmane de Montréal contre Djemila Benhabib m’avait mis en rogne. Cette mauvaise humeur m’avait poussé à écrire ceci:

Donner aux gens le droit de s’offusquer, c’est-à-dire le pouvoir de citer leur offusquement comme argument, est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. La protection de la liberté d’expression et même de la liberté de religion dépend de la diminution maximale des tabous, tant de leur teneur que de leur nombre. Le fait que les propos de Djemila Benhabib fassent l’objet d’une poursuite nous montre à quel point certains individus sont prêts à utiliser nos institutions, sensées nous protéger du totalitarisme, pour nous imposer leurs tendances totalitaires. Peut-être le fait de donner à ces gens le droit de s’offusquer donne-t-il bonne conscience à notre société, mais l’affaire Benhabib nous montre que d’accorder ce droit représente un choix toxique et potentiellement fatal pour nos valeurs démocratiques.

Il n’est pas nécessaire de mépriser les pratiquants d’une religion, dont la personnalité et la vie sont souvent bien trop riches pour se résumer à la simple foi religieuse, pour décrier le réflexe que peuvent avoir nos sociétés d’accorder aux religions le droit au prosélytisme tout en accédant à leurs demandes d’être protégées de la critique. À aucune autre institution ne donnons-nous ainsi le beurre et l’argent du beurre. Et à mon sens, aucune institution religieuse n’a fait quoi que ce soit pour le mériter. J’admire les défunts membres de Charlie Hebdo non pas pour le détail de chacune de leurs caricatures, mais pour le fait qu’ils aient compris cela. Et bien sûr parce que ce sont les excès de ceux qui revendiquent ce double-privilège dont le journal se moque, pas des pratiquants en général.

Ce qui me ramène à la saga en l’apparence anodine de la décision de la CBC de ne pas montrer les caricatures. Je faisais référence à l’admission de Neil MacDonald à l’effet que les médias de masse n’aspirent pas à être Charlie. Retournez voir son “édito” plus haut. Écoutez attentivement sa dernière phrase. Pour ceux qui ne parlent pas anglais, grosso modo: “J’aimerais que des voyous et des meurtriers ne puissent pas intimider des membres de ma profession. Mais je ne suis pas naïf à ce point-là.”

J’admire sa candeur, mais le tout ne m’est pas moins désolant. Et ce qui m’a davantage déprimé a été d’aller consulter son compte Twitter, où de nombreux journalistes semblaient prendre son constat pour des paroles de sagesse. S’il est empreint d’une lucidité certaine, le propos de MacDonald n’en est pas moins symptomatique d’une capitulation. Peut-être celle-ci est-elle le produit de l’expérience, de la frustration ou d’un réalisme résigné qui s’installe après avoir passé suffisamment de temps dans les coulisses de la “business” du journalisme. Peut-être viens-je de passer 1 400 mots à être excessivement dur avec la CBC étant donné les circonstances. Mais je ne la critique pas parce qu’elle ne tente pas d’être Charlie Hebdo dans la forme; pas sûr que ce serait souhaitable. Sauf que si elle n’essaie pas ne serait-ce qu’un peu d’être aussi animée, sceptique, critique que CH sur le fond, même par rapport à l’Islam, il y a déjà de quoi s’inquiéter. Si, en plus, elle multiplie, de son propre aveu, les déplorables démonstrations d’auto-censure comme celle d’aujourd’hui, force est de constater que les meurtriers de Paris, à bien plus grande échelle que ce qu’ils pensent, ont déjà gagné.

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À la défense d’un diffuseur public (version light)

Le gouvernement Harper continue de charcuter Radio-Canada en annonçant un autre 100 millions en compressions au financement de la société d’état. Avec les 135 millions retirés à la SRC plus tôt cette année, Radio-Canada devra réduire sa main-d’œuvre d’environ 25% d’ici 2020. Toutefois, ce qui est le plus frappant dans cette saga des coupures, et Marc Cassivi de La Presse le souligne dans sa chronique du 22 avril dernier, ce ne sont pas les coupures elles-mêmes mais notre indifférence collective devant ce saccage de notre diffuseur public.

J’ai étudié en journalisme à Concordia avec plusieurs individus qui font maintenant fierté à la profession. Plusieurs anciens ou actuels journalistes de CBC/Radio-Canada m’ont enseigné. J’ai quelques amis et anciens collègues qui travaillent à Radio-Canada. Et même en l’absence de tout cela, je défendrais quand même avec toute mon énergie non seulement l’existence, mais la vitalité de notre diffuseur public. Je ne suis pas en train de suggérer que les médias privés n’ont pas leur place en information, mais je suis absolument convaincu qu’un service de diffusion public et indépendant est primordial pour la santé d’une démocratie comme la nôtre.

Les médias privés ont une limite importante : leur mandat. Il serait impensable pour un diffuseur privé comme TVA ou V d’assumer les coûts de certains piliers d’un diffuseur public. Cassivi donne l’exemple évident: le réseau de correspondants à l’étranger de Radio-Canada représente un non-sens pour TVA. Toutefois, la population québécoise ne saurait se priver d’un tel service sans que notre sa culture générale et sa santé démocratique en souffrent un peu. De plus, si un tel service nous importe (la question n’est manifestement pas réglée), encore faudrait-il le laisser savoir au gouvernement Harper.

Ce même gouvernement, obsédé par le secret et impitoyablement efficace pour mettre des bâtons dans les roues aux journalistes, considère vraisemblablement Radio-Canada comme un empêcheur de danser en rond. Que fait en général ce gouvernement lorsqu’il sent qu’un organisme qu’il finance critique un peu trop vigoureusement ses agissements? Il leur coupe les vivres. Pourquoi agirait-il différemment avec Radio-Canada ? Il faut se rendre coupable d’un sacré aveuglement volontaire pour prétendre que deux et deux ne font pas quatre.

On ne peut complètement ignorer l’impact de la soumission d’un diffuseur public aux lois du marché. Quelque chose me dit que Harper le sait. Il existe bien sûr des commanditaires qui n’exigent pas de relation quid pro quo au-delà de l’échange de services, et même plusieurs. Cependant, comment oublier les histoires de convergence comme celle des trois importants journaux anglophones néo-bruswickois appartenant tous à la chaîne pétrolière Irving, journaux dont, en 2003, les éditoriaux attaquaient tous avec une rare virulence les grévistes du Syndicat canadien des employés publics, sans véritable égard pour leurs revendications? Nul besoin non plus de fouiller trop loin dans sa mémoire pour se remémorer des chroniqueurs de Quebecor qui défendaient la conduite pour-le-moins-ordinaire de l’entreprise pendant le lock-out au Journal de Montréal. Plus Radio-Canada doit agir en chaîne privée et satisfaire des commanditaires, plus elle court le risque de se trouver prisonnière de ce genre de dynamique.

Et que dire du contenu de l’information en général? Radio-Canada a un mandat qu’aucune chaîne privée ne se donnerait et ce mandat l’a historiquement poussée à produire une information d’un niveau de qualité, de profondeur et de diversité plus élevé que celui de ses sœurs privées. Souvent, la dimension éducative de Radio-Canada mène le réseau à présenter du contenu que le privé refuserait, sous prétexte que cela n’intéresserait pas « son public ». La diversité d’options pour le spectateur existe de moins en moins, car Radio-Canada se dénature un peu plus à chaque nouvelle série de coupures. Un diffuseur public, pour être digne de ce nom, ne saurait être « bâtardisé ». Le fait d’ordonner au diffuseur public de se comporter comme un diffuseur privé est voué à l’échec : Radio-Canada ne subtilisera pas le public de TVA en essayant de battre ce dernier à son propre jeu. Par contre, il est certain que les fidèles de Radio-Canada qui apprécient ce que la SRC fait différemment des chaînes privées seront aliénés par cette mutation.

Tant que Radio-Canada fera la course aux cotes d’écoute, elle est condamnée à ressembler de moins en moins à une entité qui vaut d’être sauvée. Pas réaliste, la proposition que Radio-Canada fasse abstraction des cotes d’écoute? Di Radio-Canada pouvait compter sur un budget stable et sur une liberté de produire du contenu conforme à son mandat, pourquoi pas ? J’en profite d’ailleurs pour lancer le message suivant : le parti fédéral qui s’engagera à restaurer le financement de Radio-Canada aura mon vote.

Comment le gouvernement Harper s’en tire-t-il avec tout cela? En misant sur le fait que, de toute façon, plusieurs diront que c’est un réseau qui produit du contenu ennuyant avec l’argent de nos taxes. Que, de toute façon, ceux qui s’insurgeront contre les coupures ne sont pas du genre à « voter conservateur ». Pour les autres, ils se laisseront séduire à nouveau par la cassette “santé économique” que les Conservateurs repasseront lors des élections de 2015.

Bien que j’aie choisi de me réorienter dans mon choix de carrière, le journalisme demeure une profession qui me tient très à cœur et que je respecte infiniment. À mon sens, c’est à l’antenne des diffuseurs publics, indépendants et bien financés qu’il se pratique à son plus haut niveau d’excellence. L’exemple évident reste la BBC, qui demeure, à mon sens et malgré ses défauts, le standard mondial d’excellence en matière de journalisme. C’est dans un tel contexte de pérennité qu’il reste aussi libre que possible des pressions du marché et de la tentation de niveler par le bas.

Cela dit, malgré l’occasionnel sentiment d’impuissance, je crois au potentiel de Radio-Canada et je crois à l’importance de le défendre. Je sais que mes anciens collègues à l’école de journalisme qui sont maintenant à l’emploi de Radio-Canada (et même ceux qui ne le sont pas) y croient également. Ne reste plus qu’à espérer que nous ne sommes pas seuls.

 

À la défense d’un diffuseur public

Voilà que le gouvernement fédéral me donne l’occasion de plonger dans  le débat sur les coupures à Radio-Canada en annonçant un autre 100 millions en compressions au financement de la société d’état. Ces coupures s’ajoutent aux 135 millions de coupuresAu final, avec les quelques 1500 emplois qui seront supprimés d’ici 2020, CBC/Radio-Canada aura réduit sa main-d’oeuvre d’environ 25%. Mon premier réflexe, lorsque j’ai entendu que le gouvernement Harper coupait les premiers 600-quelque emplois de la CBC/Radio-Canada, a été de vouloir tout casser. Je déteste ce gouvernement. Déteste, déteste, déteste, déteste, déteste ce gouvernement. L’haïs (comme on dit en bon français) pour en faire des remèdes. Sauf qu’en me donnant un 24 heures pour y penser, je me suis rendu compte d’autre chose, et Marc Cassivi l’a exprimé dans une chronique subséquente: ce qui est le plus frappant dans cette saga des coupures, ce ne sont pas les coupures elles-mêmes mais notre indifférence collective devant ce saccage de notre diffuseur public.

J’ai étudié en journalisme à Concordia avec de nombreux brillants individus qui font maintenant fierté à la profession. Plusieurs anciens ou actuels journalistes de Radio-Canada (CBC, pour être plus précis) m’ont enseigné. J’ai quelques amis et anciens collègues qui travaillent à Radio-Canada. Et même en l’absence de tout cela, je défendrais quand même avec toute mon énergie non seulement l’existence, mais la vitalité de notre diffuseur public. Mon ami Thomas Daigle, qui a couvert le PQ avec professionnalisme pendant la dernière campagne électorale pour la CBC, affichait l’image suivante il y a quelques jours:

CBC Love

C’est dire le climat de peur et d’impuissance qui règne maintenant là-bas, et pour cause. Comme dans la plupart des domaines, en information, certaines nécessités sont mieux assumées par l’état ou par ses mandataires et certaines autres sont mieux assumées par le privé. Je ne suis pas en train de suggérer que les médias privés n’ont pas leur place en information, mais je suis absolument convaincu qu’un service de diffusion public et indépendant est primordial pour la santé d’une démocratie comme la nôtre. Les médias privés peuvent nous fournir de l’excellent contenu, tant en matière d’information que de divertissement. Sauf qu’ils ont une limite, importante d’alleurs, qui est celle de leur mandat.

Leur but, comme tout bon commerce, est de faire du profit. Évidemment, cela n’est pas intrinsèquement problématique, mais il serait impensable pour un diffuseur privé comme TVA ou comme V Télé d’assumer les coûts de certains piliers d’un diffuseur public comme Radio-Canada. L’exemple le plus évident est celui de Cassivi: le réseau de correspondants à l’étranger de Radio-Canada, même s’il n’est plus ce qu’il a déjà été, représente à sa taille actuelle une dépense qui pousserait les conseillers financiers d’une chaîne privée à se balancer du haut d’un 20ème étage.

Ce réseau de correspondants qu’a Rad-Can, je le considère comme un service d’une importance capitale, non seulement pour mon information et ma culture générale, mais pour ma santé intellectuelle. Cependant, je conçois aisément que je puisse faire partie de la minorité sur ce point. Je vais sonner snob et je m’en tape: si un tel service nous importe (et en voyant la non-réaction de la populace québécoise, je ne peux que conclure que nous lui trouvons, au mieux, une importance relative), encore faudrait-il le laisser savoir de façon un peu moins équivoque aux coquins qui ont pris cette décision. Moment de nostalgie: une partie de la population du Québec (ou devrais-je dire de Montréal) est descendue dans la rue, il y a quelques années (2007, je crois), pour soutenir la communauté artistique québécoise dans sa bataille contre les coupures en culture prévues par le gouvernement Harper. C’était la dernière fois que le Québec a montré, au-delà des volées électorales que mangent les Conservateurs par chez nous, son mécontentement aux Tories. Je serais partant pour envoyer un nouveau message du genre à nos Conservateurs chéris, que le reste du pays semble malheureusement trouver “pas si pires”.

Ce même gouvernement, obsédé par le secret et impitoyablement efficace lorsque vient le temps de limiter l’accès des journalistes à l’information, ne tient déjà pas la SRC en odeur de sainteté; il n’hésite pas à prendre l’inaction des Canadiens comme une acceptation tacite de sa saignée du diffuseur, qu’il considère vraisemblablement comme un empêcheur de danser en rond. Que fait en général ce gouvernement lorsqu’il a l’impression qu’un organisme qu’il finance (en tout ou en partie) critique un peu trop vigoureusement ses agissements? Il leur coupe les vivres. Il faudrait être fichtrement naïf pour s’imaginer que cet état d’esprit n’animait pas ne serait-ce qu’un peu le gouvernement Harper lorsqu’est venu le temps de prendre la décision de sabrer dans le financement de Rad-Can.

De plus, on ne peut complètement ignorer l’impact de la soumission d’un diffuseur public aux lois du marché, non-sens total s’il en est un. Il existe bien sûr des commanditaires qui n’exigent pas de relation quid pro quo au-delà de l’échange de services, et même plusieurs. Cependant, on n’ a pas à remonter trop loin dans le temps pour se remémorer les histoires de convergence comme celle des trois importants journaux anglophones néo-bruswickois appartenant tous à la chaîne pétrolière Irving, journaux qui, dans leurs positions éditoriales, attaquaient tous trois avec une rare virulence les grévistes du Syndicat canadien des employés publics, sans véritable égard aux revendications de ces derniers (cela s’est passé en 2003). Nul besoin non plus de fouiller trop loin dans sa mémoire pour se souvenir des chroniqueurs briseurs de grève sbires de Québécor qui défendaient la conduite pour-le-moins-ordinaire de l’entreprise pendant le lock-out au Journal de Montréal. Il est difficile de ne pas redouter la complaisance par laquelle peut être tenté, ou à laquelle peut être “incité”, un réseau d’information lorsqu’une tranche importante de son financement se retrouve potentiellement en jeu ou que des journalistes déterrent une histoire qui ne ferait pas l’affaire des commanditaires ou des propriétaires. Il va sans dire qu’il ne faut pas surestimer la fréquence à laquelle ce genre d’événement se produit, mais on ne peut se voiler le visage et se faire croire que de telles choses n’arrivent jamais, non plus. Et ça, quelque chose me dit que le gouvernement Harper le sait.

Et que dire du contenu de l’information en général? Radio-Canada a un mandat qu’aucune chaîne privée ne se donnerait et ce mandat l’a historiquement poussée à produire une information d’un niveau de qualité, de profondeur et de diversité plus élevé que celui de ses soeurs privées. Puisque la visée d’une chaîne privée est de faire du profit, l’information qui est diffusée sur ses ondes aura immanquablement une dimension “info-tainment”. Je ne dis pas que les nouvelles de TVA sombrent complètement là-dedans ou que les bulletins de Radio-Canada doivent être plus arides qu’un désert. Je dis seulement que le volet info-tainment de l’information d’une chaîne privée est inévitable. Cela se reflète moins dans le contenant (quoique c’est parfois encore drôle…) que dans le contenu. Souvent, la dimension éducative de Radio-Canada mène le réseau à présenter du contenu que le privé refuserait, sous prétexte que cela n’intéresserait pas “son public”. Les différences de préférences sont aussi acceptables qu’inévitables, mais encore faudrait-il que plusieurs options soient disponibles.

Cette diversité d’options pour le spectateur existe de moins en moins, car Radio-Canada se dénature un peu plus à chaque nouvelle série de coupures. Voyez-vous, un diffuseur public, pour être digne de ce nom, ne saurait être bâtardisé. Je m’explique. On ne peut demander à un diffuseur public d’assumer cette identité à moitié. On ne peut imposer à un diffuseur public le critère de rentabilité du diffuseur privé sans porter une atteinte significative à sa capacité à remplir son mandat tel que conçu. En plus, l’idée d’ordonner au diffuseur public de se comporter plus en plus comme un diffuseur privé est inexorablement vouée à l’échec; Radio-Canada ne peut pas faire le travail d’une chaîne privée mieux qu’une chaîne privée. Loin de simplement commander à Radio-Canada de diminuer un peu ses dépenses, notre cher gouvernement place notre diffuseur en position d’échec programmé en lui ordonnant de se plier aux lois d’un marché qu’il n’est pas conçu pour affronter. Résultat: au cours du dernier quart de siècle, nous avons observé avec indifférence nos gouvernements contraindre Radio-Canada à se déformer à tel point que nous devrons bientôt regarder des vidéos d’archives pour reconnaître ce que nous voudrions qu’elle demeure.

Ce débat sur la SRC ne date d’hier. Je me souviens de Pierre Foglia qui disait à Radio-Canada qu’il était prêt à payer un peu plus d’impôts “pour que vous vous contrecrissiez des cotes d’écoute”. C’était en 2003 dans sa chronique/lettre au président de l’époque de Radio-Canada, Robert Rabinovitch. Bien sûr, je suis d’accord avec lui et je pense que tant que Rad-Can s’investira dans la course aux cotes d’écoute, elle est condamnée à échouer et, surtout, à ressembler de moins en moins à une entité qui vaut d’être sauvée. Pas réaliste, la proposition que Radio-Canada fasse abstraction des cotes d’écoute? Tout dépend. Dans la conjoncture actuelle, non, puisqu’on lui demande d’assumer certaines visées des chaînes privées. Toutefois, dans la mesure où Radio-Canada pourrait compter sur un budget stable et sur une liberté de produire du contenu conforme à son mandat, l’organisme a déjà produit, avant que les Libéraux de Jean Chrétien et maintenant les Conservateurs ne charcutent son financement, du contenu digne de ce qui se fait de mieux en journalisme et on voit mal pourquoi le diffuseur public ne pourrait pas aspirer à livrer du contenu d’aussi grande qualité et d’équivalente diversité si son financement était ramené à un niveau acceptable.

J’en profite d’ailleurs pour souligner aux députés de l’opposition que leurs déchirements de chemise et leurs pétitions en guise de simulacre d’action concrète dans ce dossier ne fourvoient personne. Je l’ai dit et je le répète: le parti qui s’engagera à restaurer le financement de Radio-Canada aura mon vote. Avant un engagement concret de votre part en ce sens,  Néo-Démocrates et Libéraux, ayez de grâce l’obligeance de ne pas trop jouer les vertueux. Les actions, et les inactions d’ailleurs, parlent plus fort que les mots.

L’inquiétude que je détecte chez mes anciens collègues de “J-School” (le nom qu’on donne au programme de journalisme, vous l’aurez compris), je la ressens moi aussi. Bien que j’aie choisi de me réorienter dans mon choix de carrière, le journalisme demeure une profession qui me tient très à coeur et que je respecte plus que les mots ne peuvent l’exprimer. Et je n’ai pas peur de dire que je crois que c’est à l’antenne des diffuseurs publics, indépendants et bien financés qu’il se pratique à son plus haut niveau d’excellence. L’exemple évident reste la BBC, qui n’est pas sans défaut mais qui demeure à mon sens le standard mondial d’excellence dans pratiquement tous les domaines de journalisme. C’est dans un tel contexte de pérennité que le journalisme reste aussi pur et noble que possible, aussi libre que possible des pressions de la loi du marché et de la tentation de niveler par le bas.

Cependant, tout compte fait, une question importante perdure: comment le gouvernement Harper rend-il acceptable le fait de charcuter ainsi un bien collectif aussi important pour la démocratie canadienne? En misant sur le fait que plusieurs diront qu’au fond, ça ne change pas grand-chose. Que, de toute façon, plusieurs diront que c’est un réseau qui produit du contenu ennuyant avec l’argent de nos taxes. Que, de toute façon, ceux qui s’insurgeront contre les coupures ne sont pas du genre à voter pour lui (il a probablement raison). Pour les autres, ils se laisseront séduire à nouveau par la cassette “santé économique” que les Conservateurs repasseront lors des élections de 2015.

Et petit à petit, dans l’indifférence collective, le gouvernement Harper gagnera sa mise. Il s’en trouve soi dit en passant pour dire qu’en ce qui concerne Radio-Canada, c’est déjà fait. Un ami de mon père, qui travaille à la CBC depuis longtemps, dit que malheureusement, “il ne reste rien à sauver.” Il est vrai qu’il y a un moment que Rad-Can est administrée par des gérants de décroissance, sorte de pions qui couperont là où on leur dira de le faire et qui procéderont à la réallocation des miettes qui subsistent en suivant la bonne logique marchande. Cette réalité n’est pas sans conséquence.

Cela dit, je m’inscris en faux contre cette idée qu’il ne reste rien qui vaille la peine d’être sauvé. Il reste le potentiel. Potentiel que ne pourront jamais avoir ni les TVA et les V Télé de ce monde ni la multitude de chaînes spécialisées qui ne cessent de se multiplier.  Radio-Canada pourrait être tout ce que j’ai décrit plus haut en parlant de la BBC et éviter tous les pièges que j’ai décrits également. Le résultat serait un diffuseur indéclassable en matière de qualité et de pertinence de contenu, qui serait un phare pour notre santé démocratique.

Je pense que, si fort soit notre sentiment d’impuissance, il convient de faire l’effort dont chacun de nous est capable pour défendre ce potentiel. J’y crois, plusieurs de mes proches aussi. Je sais que mes anciens collègues de J-School maintenant à l’emploi de Radio-Canada (et même ceux qui ne le sont pas) y croient également. Ne reste plus qu’à espérer que nous ne sommes pas seuls.

 

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