Le Dick Cheney des lois baîllon

C’est quoi, ce titre? Vous vous rappelerez bien la belle époque de l’administration Bush aux États-Unis et du grand moment où un Dick Cheney vraisemblablement paqueté comme un camion de déménagement avait, par inadvertance, tiré son ami au visage lors d’une partie de chasse à la caille. Je vous parle de cela parce que c’est ce qui me vient en tête quand je regarde la loi baîllon que vient de passer la CAQ pour renforcer, nous dit-on, la laïcité au Québec. Comme Cheney, cette loi rate sa cible et en frappe d’autres.

Maintenant, qu’on se le tienne pour dit. Il n’y a peu, voire aucun, type de collections d’idées que je déteste plus que la religion. Je déteste la religion. Déteste, déteste, déteste ça. Je pense qu’on serait vachement mieux foutus en tant que race humaine si on s’en débarrassait complètement. Et je pense aussi que, tant qu’à parler “des vraies affaires”, autant se dire que, bien qu’il y ait un côté nocif à toutes les religions étant donné les lubies qu’elles enseignent à leurs fidèles, elles ne sont pas toutes aussi toxiques les unes que les autres à tout moment. J’aurais donc un préjugé favorable envers toute loi qui renforce la séparation entre la religion et l’état et/ou qui diminuerait à moyen et à long terme l’influence de la religion dans notre société. Sauf que…

Est-ce qu’on pense vraiment que c’est ce genre de loi qu’on vient de passer? Je ne sais pas ce qui m’a donné ce pouvoir, mais je sais reconnaître une loi cynique et cosmétique quand j’en vois une. C’est le genre de loi que passe un gouvernement cynique qui comprend que l’air du temps est aux solutions simplistes pour les problèmes complexes et qui propose ce genre de pseudo-solution comme arme d’abrutissement massif contre sa propre population. Ce qu’on vient de voter, les amis, dans les faits, c’est un droit pour ceux (et leurs enfants) qui n’aiment pas les voiles religieux féminins d’en voir moins. C’est tout.

On me répondra que le hijab, c’est l’oppression de la femme. On me répondra que c’est un symbole fort. Justement, parlons-en des symboles. Je trouve qu’on a tendance à surestimer leur importance, bien qu’ils ne soient pas insignifiants. Alors, regardons celui-là. Est-ce que je crois à la notion du port du hijab comme symbole d’empowerment, comme on nous le présente parfois ces jours-ci? À grande échelle, non. À grande échelle, j’en pense la même chose que ceux qui trouvent que la CAQ fait une bonne affaire. Sauf que… Il y a deux autres choses que je crois.

Primo, si vous voulez me sortir l’argument de la pente glissante de l’endoctrinement (permettre le hijab, c’est le normaliser. Le normaliser, c’est normaliser les idées qui le sous-tendent, et ainsi de suite), vous avez encore toute votre job à faire pour me convaincre que cette loi fera diminuer le risque d’endoctrinement des jeunes et l’oppression des femmes qui le porteraient autrement au boulot. Parce que l’endoctrinement, lorsqu’il a lieu, tient à beaucoup plus qu’un symbole et que vous ne pouvez pas prétendre être sérieux dans votre volonté de l’enrayer si vous ne tenez pas compte de cela. Qu’est-ce que je veux dire, concrètement? Deux choses. 1) Pendant que, mettons, Fatima, enseignante bienveillante, ne pourra plus enseigner parce qu’elle fait le choix de garder son voile, Younes, lui, le prof musulman masculin qui, mettons, déciderait de faire du prosélytisme auprès de certains de ses élèves qu’il juge plus réceptifs, pourra s’en donner à coeur joie pour autant qu’il s’habille comme tout le monde parce que C’T’UN GARS. Qu’est-ce que cette loi boboche va faire pour arrêter Younes, qui perso, me fait vachement plus peur que Fatima, même si c’est elle qui porte le voile? Que dalle. Vous allez avoir besoin de plaintes de parents pour le coincer et, si ça arrive, la jurisprudence canadienne a déjà déterminé qu’il ne pourra avoir gain de cause en invoquant la liberté d’expression et, en toute logique, la liberté de religion pour se défendre (dans l’arrêt Keegstra, si je ne m’abuse). Pas besoin de nouvelles lois pour ça. 2) Mettons qu’on accepte qu’elle a un mari qui correspond au stéréotype du patriarche misogyne oppressant, vous pensez que Fatima sera moins opprimée par son mari si elle est contrainte de rester à la maison, vous? Poser la question, c’est y répondre. Au mieux, vous risquez de la condamner à la précarité; au pire, vous la condamnez à passer ses journées cloîtrée dans l’univers toxique que vous dites craindre pour elle. C’est contre-productif, votre affaire. Je ne suis pas nécessairement un absolutiste des droits, mais je n’aime pas en retirer aux gens quand les soi-disant bénéfices du fait de le faire sont illusoires. Mais, ça, la CAQ le sait et fait le pari que vous ne le réalisez pas. Là d’où je viens, on appelle ça prendre quelqu’un pour un épais. Comme dirait l’autre, je le prends personnel.

Secondo, et parlant de contre-productif, je crois aussi que les gens laissent tomber des idées chaque jour, mais que cela se produit par voie de raisonnement et non de coercition. La religion ne fait pas exception; la raison vient à bout des croyances religieuses de quelqu’un chaque jour. La coercition n’a pas une aussi bonne feuille de route. Au contraire, je pense que la personne qui se sent attaquée se refermera sur elle-même et sera moins réceptive à la réforme/au rejet de ses propres croyances. Comme je disais, contre-productif.

Une dernière chose. À mes amis qui appuient le PL-21, je ne vous reproche pas vos intentions, je ne vous traite pas de racistes comme le font certains énervés de la gauche. Je fais valoir que cette loi est problématique, non seulement parce qu’elle ne remplira pas les objectifs qu’elle prétend se fixer, mais parce que, dans les faits, elle ne vise même pas lesdits objectifs et qu’elle risque d’avoir des effets pervers en bonne quantité. Je veux bien qu’on ne puisse faire d’omelette sans casser d’oeufs, mais ça me pose problème de casser des oeufs si on ne fait pas d’omelette. Ce que je vois, c’est un gouvernement caquiste qui regarde l’administration Trump non pas pour faire CE qu’elle fait (non, je ne dis pas que Legault = Trump) mais pour faire COMME elle fait. Autrement dit, elle vise non pas les bonnes politiques qui correspondent à ses valeurs, mais les “policy wins”, c’est-à-dire des politiques qui galvanisent sa base. C’est vachement cynique et c’est légiférer de manière fichtrement cavalière sur un sujet que l’on a contribué à rendre aussi sensible. Ce que la CAQ prouve avec cette loi, ce n’est pas qu’elle est facho, mais qu’elle est insouciante et, par le fait même, irresponsable. Et qu’elle vous prend pour des simplets en vous présumant incapables de nuance et de complexité dans votre réflexion politique. Ce serait dommage de lui donner raison. Turp out.

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St-Jean: tollé au défilé

Le fait de travailler au Rockfest à Montebello pendant une fin de semaine est un moment particulier pour moi parce que c’est l’une des rares périodes de l’année où je suis coupé du monde pendant trois jours. Pas de journaux, pas d’internet et, par conséquent, pas de médias sociaux. À mon retour, je constate que nous sommes dans une sorte d’après-tollé au sujet d’un élément controversé du défilé de la St-Jean à Montréal. Le défilé, pour ceux qui étaient dans la même situation que moi ou qui ont passé du temps en vacances dans une caverne, comprenait Annie Villeneuve, chanteuse blanche, qui chantait sur un chariot poussé par de jeunes joueurs de football noirs vêtus d’habits beiges. L’image en a choqué plusieurs.

Les diverses discussions qui ont suivi sont typiques de 2017. À en croire ceux qui étaient là, ce fut un véritable bombardement sur les médias sociaux (je le dis ainsi parce qu’encore une fois, je n’y étais pas). Ensuite, après qu’une partie de la poussière soit retombée, on voit deux points de vue ressortir. D’un côté, nous avons ceux qui persistent à dire que le tout était problématique. De l’autre, nous avons ceux qui présentent l’affaire comme une tempête dans un verre d’eau symptomatique de notre époque, où les réseaux sociaux servent de foutoir à premières impressions irréfléchies.

Une mise au point s’impose, je crois. Sommes-nous en présence d’une tempête dans un verre d’eau? Non, ou du moins, pas complètement.

Qu’on utilise le bon vieux dicton voulant que le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions ou qu’on dise simplement que la valeur d’une action doit être évaluée non seulement en fontion de l’intention initiale mais aussi de son impact, il n’en demeure pas moins que le résultat n’était pas reluisant. On attache peut-être trop d’importance aux symboles, mais reste que celui-là était fort. Je réitère ce que bien d’autres ont déjà dit: personne n’accuse les organisateurs d’être racistes. Par contre, l’examen de l’intention, que Mario Girard de La Presse décrit de façon un peu simpliste comme le fait “d’aller au fond des choses”, ne saurait complètement exonérer les organisateurs de ce qui s’est passé.

Je pense que Stéphane Morneau, auteur du billet paru dans Urbania, a raison lorsqu’il écrit ceci:

Les bonnes idées et les bonnes intentions, ici, n’ont pas empêché la projection d’une image problématique qui aurait dû être détectée avant le départ de la parade. Ça ne prenait qu’un regard alerte, une personne compatissante, pour que ce char allégorique ne prenne pas le clos dès sa première apparition.

Bien sûr que l’intention noble rend la chose moins grave; notre réaction collective n’aurait pas été la même, j’ose l’espérer, si le but avoué de cet élément du défilé avait été de faire pousser le chariot d’une blanche par des noirs. Cependant, scrutez attentivement la réponse des organisateurs par le biais de leur fil Facebook:

[Mise au point] Un court extrait du Défilé de la Fête nationale qui circule présentement sur les médias sociaux a choqué plusieurs personnes. Nous en sommes profondément désolés. Nous tenons cependant à faire cette mise au point : puisque notre Défilé se veut écoresponsable, tous les chars allégoriques sont poussés par des citoyens plutôt que d’être motorisés.

Cette année, nous avons fait appel à l’Association pour la persévérance scolaire et aux jeunes de l’équipe sportive de l’École secondaire Louis-Joseph-Papineau pour relever ce défi.

Il va de soi que ces jeunes – qui étaient fiers de participer à l’événement – n’ont pas été choisis en fonction de la couleur de leur peau.

Ce n’est pas, contrairement à ce qu’affirme erronément Morneau, un rejet total de la faute. Reste que j’aurais apprécié, et je pense ne pas être le seul, que les excuses aient été faites un peu moins par la bande. Je proposerais ici quelque chose d’aussi banal que de mettre les mêmes informations, mais de finir avec ceci: “Cependant, nous comprenons que l’image projetée puisse avoir choqué certaines personnes et nous nous en excusons.”

C’est con, hein? Mais je pense que cela aurait nettement moins donné l’impression que les organisateurs refusent la responsabilité pour ce que nous avons vu lors du défilé. Je mets l’accent sur le mot “organisateurs” parce que, quand Mario Girard nous parle du fait que les concepteurs de costumes n’auraient jamais pu prévoir que les jeunes qui pousseraient le chariot seraient noirs, c’est vrai, mais quel rapport? Personne ne fait de reproches aux costumiers.

Il serait bien, en revanche, de cesser les comparaisons entre cet incident et le “blackface” de Mario Jean d’il y a quelques années. Peut-on s’entendre sur le fait que le blackface est une caricature des noirs reconnue à juste titre comme méprisante, méprisable et dégueulasse depuis maintenant assez longtemps? Si oui, on pourra également s’entendre sur le fait qu’il n’y a aucune comparaison possible entre l’un des grands symboles racistes de tous les temps et une erreur un peu maladroite dans l’organisation d’un défilé.

Au final, je critique surtout la forme des excuses, qui, en donnant l’impression qu’on les enterrait sous le renchérissement à propos de l’intention de mettre de l’avant la diversité québécoise, rajoutaient une maladresse à celle qui avait déjà été commise.

Les fameux réseaux sociaux

Il y a cependant un aspect de cette polémique qui devrait quand même nous faire réfléchir. Je parle bien sûr de notre usage collectif, souvent stupide et par moments carrément irresponsable, des médias sociaux. Ces derniers sont effectivement devenus l’ultime univers de non-responsabilité, l’équivalent intellectuel d’un “punching bag”, le parfait réceptacle à venin des gens qui carburent à la complainte et à l’indignation. Ces gens-là sont en partie responsables du fait que plusieurs ne voient dans cette polémique qu’une tempête dans un verre d’eau.

J’en reviens toujours à la fable du Garçon qui criait au loup. À la fin de l’histoire, le loup se pointe effectivement le bout du nez et, pour des raisons évidentes, personne n’accourt à ce moment-là pour sauver le garçon. Sachez donc que si vous avez trouvé ladite section du défilé problématique et que vous êtes déçu de voir que certains croient qu’il n’y a rien là, vous pouvez remercier ces milliers de morons qui vomissent tellement de conneries sur les médias sociaux qu’ils ont rendu plusieurs d’entre nous complètement blasés par rapport à toute plainte, légitime ou pas, qui part de Facebook, Twitter et al.

Si le tollé au défilé peut en faire réfléchir certains sur leur usage frivole des médias sociaux, il n’y aura pas eu que du négatif dans cette histoire. Mais j’en doute.

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