Petite critique de Cyrano de Bergerac du TNM

Cyrano de Bergerac, tel que monté par le Théâtre du Nouveau Monde et mis en scène par Serge Denoncourt, m’a laissé dans un curieux état. J’ai quitté le théâtre à la fois impressionné et fâché, comme si on m’avait servi un repas cinq étoiles dans une assiette de carton.

Patrice Robitaille, que j’étais incapable d’imaginer jouer Cyrano, me fait ravaler mes paroles en livrant une performance d’une impressionnante solidité. Le rôle est titanesque, immanquablement l’un des plus grands de l’histoire du théâtre, peu importe la langue, et Robitaille parvient à rester touchant du début à la fin. Son monologue à Roxane sous le balcon de cette dernière, lorsque Cyrano se substitue à un Christian incapable de charmer une femme si sa vie en dépendait, est épatant de sincérité.

J’ai aussi éprouvé une grande admiration pour Magalie Lépine-Blondeau (Roxane) et François-Xavier Dufour (Christian) étant donné la façon dont ils ont su donner vie à la vision parfois réductrice de Denoncourt des deux personnages. Ils font tout ce qu’ils peuvent et leur énergie et leur talent transcendent la mise en scène. Dans le même ordre d’idées, à part quelques moments inégaux ici et là, notamment des accents gascons un peu surfaits, les personnages secondaires et ceux qui les interprètent sont solides.

Cependant, certains choix du metteur en scène Denoncourt s’expliquent mal. Le fait que la pièce soit produite en collaboration avec Juste pour Rire ne rend ni nécessaire ni approprié de tenter de la jouer pour aller chercher des rires. Ce désir apparemment profond de Denoncourt de faire de l’humour bien au-delà de ce qui ressort naturellement du texte nuit considérablement aux personnages de Roxane et de Christian. La première a parfois des airs de diva de film d’ado. Elle semble par moments si superficielle qu’on s’imagine mal comment un être aussi profond et raffiné que Cyrano s’éprendrait d’une telle potiche. Quant à Christian, il semble tout droit sorti d’une pièce de Feydau tant il est bouffon ici. Cette Roxane et ce Christian se méritent, ce qui ne se veut pas un compliment, soit dit en passant.

Ma confusion quant à la démarche de Denoncourt ne se limite pas à cela. Tout au long du spectable, on peine à déterminer en qui/quoi, du public, de ses acteurs ou du texte, Denoncourt a le moins confiance. Qu’est-ce qui a possédé le metteur en scène de doter la pièce d’une trame sonore pratiquement plagiée lourdement inspirée de Spiegel Im Spiegel d’Arvo Pärt? Que cherchait-il à faire? À signaler au public un peu niais que c’est maintenant qu’il faut brailler ou faire “onnnnnnnnnnnn!” ?

Je sais que ne s’attaque pas à Serge Denoncourt qui veut, mais quelqu’un aurait dû s’assurer qu’il était au courant que c’est Cyrano de Bergerac qu’il présente. Ce texte serait émouvant s’il était récité par Daniel Lemire dans son personnage des pubs de Listerine des années 90. Il est donc impardonnable de rajouter cette musique, qui infantilise le public en lui disant ce qu’il doit ressentir. Ce l’est d’autant plus qu’un metteur en scène aussi chevronné que Denoncourt devrait savoir qu’une trame sonore aussi peu subtile n’aide pas la puissance des moments forts de la pièce; elle la diminue. Je repense à la déclaration d’amour de Cyrano sous le balcon. Il y a un moment où il aurait été possible d’apprécier un silence si lourd de sens que cela aurait été LE fait saillant de cette production. Sauf que, right on cue, la mautadite musique intervient et prive le moment de toutes ses nuances. Et pourquoi? Pour nous faire dire “onnnnnnnnnn!”, malgré le fait que même sans musique, il faudrait être comateux pour ne pas être touché par la beauté du moment et par le flair dramatique de Robitaille.

Parlant de Robitaille, cela me rappelle qu’il faut insister sur la qualité de la prestation des acteurs, qui portent à bout de bras cette production et qui valent à eux seuls le déplacement. Ça reste une distribution qui n’a pas à être complexée de ce qu’elle accomplit. Et ça reste Cyrano. Je reviens à mon analogie du repas cinq étoiles dans l’assiette de carton. Oui, la présentation laissait à désirer et il a pratiquement fallu manger avec nos mains. Mais quel repas!

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