À la défense d’un diffuseur public (version light)

Le gouvernement Harper continue de charcuter Radio-Canada en annonçant un autre 100 millions en compressions au financement de la société d’état. Avec les 135 millions retirés à la SRC plus tôt cette année, Radio-Canada devra réduire sa main-d’œuvre d’environ 25% d’ici 2020. Toutefois, ce qui est le plus frappant dans cette saga des coupures, et Marc Cassivi de La Presse le souligne dans sa chronique du 22 avril dernier, ce ne sont pas les coupures elles-mêmes mais notre indifférence collective devant ce saccage de notre diffuseur public.

J’ai étudié en journalisme à Concordia avec plusieurs individus qui font maintenant fierté à la profession. Plusieurs anciens ou actuels journalistes de CBC/Radio-Canada m’ont enseigné. J’ai quelques amis et anciens collègues qui travaillent à Radio-Canada. Et même en l’absence de tout cela, je défendrais quand même avec toute mon énergie non seulement l’existence, mais la vitalité de notre diffuseur public. Je ne suis pas en train de suggérer que les médias privés n’ont pas leur place en information, mais je suis absolument convaincu qu’un service de diffusion public et indépendant est primordial pour la santé d’une démocratie comme la nôtre.

Les médias privés ont une limite importante : leur mandat. Il serait impensable pour un diffuseur privé comme TVA ou V d’assumer les coûts de certains piliers d’un diffuseur public. Cassivi donne l’exemple évident: le réseau de correspondants à l’étranger de Radio-Canada représente un non-sens pour TVA. Toutefois, la population québécoise ne saurait se priver d’un tel service sans que notre sa culture générale et sa santé démocratique en souffrent un peu. De plus, si un tel service nous importe (la question n’est manifestement pas réglée), encore faudrait-il le laisser savoir au gouvernement Harper.

Ce même gouvernement, obsédé par le secret et impitoyablement efficace pour mettre des bâtons dans les roues aux journalistes, considère vraisemblablement Radio-Canada comme un empêcheur de danser en rond. Que fait en général ce gouvernement lorsqu’il sent qu’un organisme qu’il finance critique un peu trop vigoureusement ses agissements? Il leur coupe les vivres. Pourquoi agirait-il différemment avec Radio-Canada ? Il faut se rendre coupable d’un sacré aveuglement volontaire pour prétendre que deux et deux ne font pas quatre.

On ne peut complètement ignorer l’impact de la soumission d’un diffuseur public aux lois du marché. Quelque chose me dit que Harper le sait. Il existe bien sûr des commanditaires qui n’exigent pas de relation quid pro quo au-delà de l’échange de services, et même plusieurs. Cependant, comment oublier les histoires de convergence comme celle des trois importants journaux anglophones néo-bruswickois appartenant tous à la chaîne pétrolière Irving, journaux dont, en 2003, les éditoriaux attaquaient tous avec une rare virulence les grévistes du Syndicat canadien des employés publics, sans véritable égard pour leurs revendications? Nul besoin non plus de fouiller trop loin dans sa mémoire pour se remémorer des chroniqueurs de Quebecor qui défendaient la conduite pour-le-moins-ordinaire de l’entreprise pendant le lock-out au Journal de Montréal. Plus Radio-Canada doit agir en chaîne privée et satisfaire des commanditaires, plus elle court le risque de se trouver prisonnière de ce genre de dynamique.

Et que dire du contenu de l’information en général? Radio-Canada a un mandat qu’aucune chaîne privée ne se donnerait et ce mandat l’a historiquement poussée à produire une information d’un niveau de qualité, de profondeur et de diversité plus élevé que celui de ses sœurs privées. Souvent, la dimension éducative de Radio-Canada mène le réseau à présenter du contenu que le privé refuserait, sous prétexte que cela n’intéresserait pas « son public ». La diversité d’options pour le spectateur existe de moins en moins, car Radio-Canada se dénature un peu plus à chaque nouvelle série de coupures. Un diffuseur public, pour être digne de ce nom, ne saurait être « bâtardisé ». Le fait d’ordonner au diffuseur public de se comporter comme un diffuseur privé est voué à l’échec : Radio-Canada ne subtilisera pas le public de TVA en essayant de battre ce dernier à son propre jeu. Par contre, il est certain que les fidèles de Radio-Canada qui apprécient ce que la SRC fait différemment des chaînes privées seront aliénés par cette mutation.

Tant que Radio-Canada fera la course aux cotes d’écoute, elle est condamnée à ressembler de moins en moins à une entité qui vaut d’être sauvée. Pas réaliste, la proposition que Radio-Canada fasse abstraction des cotes d’écoute? Di Radio-Canada pouvait compter sur un budget stable et sur une liberté de produire du contenu conforme à son mandat, pourquoi pas ? J’en profite d’ailleurs pour lancer le message suivant : le parti fédéral qui s’engagera à restaurer le financement de Radio-Canada aura mon vote.

Comment le gouvernement Harper s’en tire-t-il avec tout cela? En misant sur le fait que, de toute façon, plusieurs diront que c’est un réseau qui produit du contenu ennuyant avec l’argent de nos taxes. Que, de toute façon, ceux qui s’insurgeront contre les coupures ne sont pas du genre à « voter conservateur ». Pour les autres, ils se laisseront séduire à nouveau par la cassette “santé économique” que les Conservateurs repasseront lors des élections de 2015.

Bien que j’aie choisi de me réorienter dans mon choix de carrière, le journalisme demeure une profession qui me tient très à cœur et que je respecte infiniment. À mon sens, c’est à l’antenne des diffuseurs publics, indépendants et bien financés qu’il se pratique à son plus haut niveau d’excellence. L’exemple évident reste la BBC, qui demeure, à mon sens et malgré ses défauts, le standard mondial d’excellence en matière de journalisme. C’est dans un tel contexte de pérennité qu’il reste aussi libre que possible des pressions du marché et de la tentation de niveler par le bas.

Cela dit, malgré l’occasionnel sentiment d’impuissance, je crois au potentiel de Radio-Canada et je crois à l’importance de le défendre. Je sais que mes anciens collègues à l’école de journalisme qui sont maintenant à l’emploi de Radio-Canada (et même ceux qui ne le sont pas) y croient également. Ne reste plus qu’à espérer que nous ne sommes pas seuls.

 

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