À la défense d’un diffuseur public

Voilà que le gouvernement fédéral me donne l’occasion de plonger dans  le débat sur les coupures à Radio-Canada en annonçant un autre 100 millions en compressions au financement de la société d’état. Ces coupures s’ajoutent aux 135 millions de coupuresAu final, avec les quelques 1500 emplois qui seront supprimés d’ici 2020, CBC/Radio-Canada aura réduit sa main-d’oeuvre d’environ 25%. Mon premier réflexe, lorsque j’ai entendu que le gouvernement Harper coupait les premiers 600-quelque emplois de la CBC/Radio-Canada, a été de vouloir tout casser. Je déteste ce gouvernement. Déteste, déteste, déteste, déteste, déteste ce gouvernement. L’haïs (comme on dit en bon français) pour en faire des remèdes. Sauf qu’en me donnant un 24 heures pour y penser, je me suis rendu compte d’autre chose, et Marc Cassivi l’a exprimé dans une chronique subséquente: ce qui est le plus frappant dans cette saga des coupures, ce ne sont pas les coupures elles-mêmes mais notre indifférence collective devant ce saccage de notre diffuseur public.

J’ai étudié en journalisme à Concordia avec de nombreux brillants individus qui font maintenant fierté à la profession. Plusieurs anciens ou actuels journalistes de Radio-Canada (CBC, pour être plus précis) m’ont enseigné. J’ai quelques amis et anciens collègues qui travaillent à Radio-Canada. Et même en l’absence de tout cela, je défendrais quand même avec toute mon énergie non seulement l’existence, mais la vitalité de notre diffuseur public. Mon ami Thomas Daigle, qui a couvert le PQ avec professionnalisme pendant la dernière campagne électorale pour la CBC, affichait l’image suivante il y a quelques jours:

CBC Love

C’est dire le climat de peur et d’impuissance qui règne maintenant là-bas, et pour cause. Comme dans la plupart des domaines, en information, certaines nécessités sont mieux assumées par l’état ou par ses mandataires et certaines autres sont mieux assumées par le privé. Je ne suis pas en train de suggérer que les médias privés n’ont pas leur place en information, mais je suis absolument convaincu qu’un service de diffusion public et indépendant est primordial pour la santé d’une démocratie comme la nôtre. Les médias privés peuvent nous fournir de l’excellent contenu, tant en matière d’information que de divertissement. Sauf qu’ils ont une limite, importante d’alleurs, qui est celle de leur mandat.

Leur but, comme tout bon commerce, est de faire du profit. Évidemment, cela n’est pas intrinsèquement problématique, mais il serait impensable pour un diffuseur privé comme TVA ou comme V Télé d’assumer les coûts de certains piliers d’un diffuseur public comme Radio-Canada. L’exemple le plus évident est celui de Cassivi: le réseau de correspondants à l’étranger de Radio-Canada, même s’il n’est plus ce qu’il a déjà été, représente à sa taille actuelle une dépense qui pousserait les conseillers financiers d’une chaîne privée à se balancer du haut d’un 20ème étage.

Ce réseau de correspondants qu’a Rad-Can, je le considère comme un service d’une importance capitale, non seulement pour mon information et ma culture générale, mais pour ma santé intellectuelle. Cependant, je conçois aisément que je puisse faire partie de la minorité sur ce point. Je vais sonner snob et je m’en tape: si un tel service nous importe (et en voyant la non-réaction de la populace québécoise, je ne peux que conclure que nous lui trouvons, au mieux, une importance relative), encore faudrait-il le laisser savoir de façon un peu moins équivoque aux coquins qui ont pris cette décision. Moment de nostalgie: une partie de la population du Québec (ou devrais-je dire de Montréal) est descendue dans la rue, il y a quelques années (2007, je crois), pour soutenir la communauté artistique québécoise dans sa bataille contre les coupures en culture prévues par le gouvernement Harper. C’était la dernière fois que le Québec a montré, au-delà des volées électorales que mangent les Conservateurs par chez nous, son mécontentement aux Tories. Je serais partant pour envoyer un nouveau message du genre à nos Conservateurs chéris, que le reste du pays semble malheureusement trouver “pas si pires”.

Ce même gouvernement, obsédé par le secret et impitoyablement efficace lorsque vient le temps de limiter l’accès des journalistes à l’information, ne tient déjà pas la SRC en odeur de sainteté; il n’hésite pas à prendre l’inaction des Canadiens comme une acceptation tacite de sa saignée du diffuseur, qu’il considère vraisemblablement comme un empêcheur de danser en rond. Que fait en général ce gouvernement lorsqu’il a l’impression qu’un organisme qu’il finance (en tout ou en partie) critique un peu trop vigoureusement ses agissements? Il leur coupe les vivres. Il faudrait être fichtrement naïf pour s’imaginer que cet état d’esprit n’animait pas ne serait-ce qu’un peu le gouvernement Harper lorsqu’est venu le temps de prendre la décision de sabrer dans le financement de Rad-Can.

De plus, on ne peut complètement ignorer l’impact de la soumission d’un diffuseur public aux lois du marché, non-sens total s’il en est un. Il existe bien sûr des commanditaires qui n’exigent pas de relation quid pro quo au-delà de l’échange de services, et même plusieurs. Cependant, on n’ a pas à remonter trop loin dans le temps pour se remémorer les histoires de convergence comme celle des trois importants journaux anglophones néo-bruswickois appartenant tous à la chaîne pétrolière Irving, journaux qui, dans leurs positions éditoriales, attaquaient tous trois avec une rare virulence les grévistes du Syndicat canadien des employés publics, sans véritable égard aux revendications de ces derniers (cela s’est passé en 2003). Nul besoin non plus de fouiller trop loin dans sa mémoire pour se souvenir des chroniqueurs briseurs de grève sbires de Québécor qui défendaient la conduite pour-le-moins-ordinaire de l’entreprise pendant le lock-out au Journal de Montréal. Il est difficile de ne pas redouter la complaisance par laquelle peut être tenté, ou à laquelle peut être “incité”, un réseau d’information lorsqu’une tranche importante de son financement se retrouve potentiellement en jeu ou que des journalistes déterrent une histoire qui ne ferait pas l’affaire des commanditaires ou des propriétaires. Il va sans dire qu’il ne faut pas surestimer la fréquence à laquelle ce genre d’événement se produit, mais on ne peut se voiler le visage et se faire croire que de telles choses n’arrivent jamais, non plus. Et ça, quelque chose me dit que le gouvernement Harper le sait.

Et que dire du contenu de l’information en général? Radio-Canada a un mandat qu’aucune chaîne privée ne se donnerait et ce mandat l’a historiquement poussée à produire une information d’un niveau de qualité, de profondeur et de diversité plus élevé que celui de ses soeurs privées. Puisque la visée d’une chaîne privée est de faire du profit, l’information qui est diffusée sur ses ondes aura immanquablement une dimension “info-tainment”. Je ne dis pas que les nouvelles de TVA sombrent complètement là-dedans ou que les bulletins de Radio-Canada doivent être plus arides qu’un désert. Je dis seulement que le volet info-tainment de l’information d’une chaîne privée est inévitable. Cela se reflète moins dans le contenant (quoique c’est parfois encore drôle…) que dans le contenu. Souvent, la dimension éducative de Radio-Canada mène le réseau à présenter du contenu que le privé refuserait, sous prétexte que cela n’intéresserait pas “son public”. Les différences de préférences sont aussi acceptables qu’inévitables, mais encore faudrait-il que plusieurs options soient disponibles.

Cette diversité d’options pour le spectateur existe de moins en moins, car Radio-Canada se dénature un peu plus à chaque nouvelle série de coupures. Voyez-vous, un diffuseur public, pour être digne de ce nom, ne saurait être bâtardisé. Je m’explique. On ne peut demander à un diffuseur public d’assumer cette identité à moitié. On ne peut imposer à un diffuseur public le critère de rentabilité du diffuseur privé sans porter une atteinte significative à sa capacité à remplir son mandat tel que conçu. En plus, l’idée d’ordonner au diffuseur public de se comporter plus en plus comme un diffuseur privé est inexorablement vouée à l’échec; Radio-Canada ne peut pas faire le travail d’une chaîne privée mieux qu’une chaîne privée. Loin de simplement commander à Radio-Canada de diminuer un peu ses dépenses, notre cher gouvernement place notre diffuseur en position d’échec programmé en lui ordonnant de se plier aux lois d’un marché qu’il n’est pas conçu pour affronter. Résultat: au cours du dernier quart de siècle, nous avons observé avec indifférence nos gouvernements contraindre Radio-Canada à se déformer à tel point que nous devrons bientôt regarder des vidéos d’archives pour reconnaître ce que nous voudrions qu’elle demeure.

Ce débat sur la SRC ne date d’hier. Je me souviens de Pierre Foglia qui disait à Radio-Canada qu’il était prêt à payer un peu plus d’impôts “pour que vous vous contrecrissiez des cotes d’écoute”. C’était en 2003 dans sa chronique/lettre au président de l’époque de Radio-Canada, Robert Rabinovitch. Bien sûr, je suis d’accord avec lui et je pense que tant que Rad-Can s’investira dans la course aux cotes d’écoute, elle est condamnée à échouer et, surtout, à ressembler de moins en moins à une entité qui vaut d’être sauvée. Pas réaliste, la proposition que Radio-Canada fasse abstraction des cotes d’écoute? Tout dépend. Dans la conjoncture actuelle, non, puisqu’on lui demande d’assumer certaines visées des chaînes privées. Toutefois, dans la mesure où Radio-Canada pourrait compter sur un budget stable et sur une liberté de produire du contenu conforme à son mandat, l’organisme a déjà produit, avant que les Libéraux de Jean Chrétien et maintenant les Conservateurs ne charcutent son financement, du contenu digne de ce qui se fait de mieux en journalisme et on voit mal pourquoi le diffuseur public ne pourrait pas aspirer à livrer du contenu d’aussi grande qualité et d’équivalente diversité si son financement était ramené à un niveau acceptable.

J’en profite d’ailleurs pour souligner aux députés de l’opposition que leurs déchirements de chemise et leurs pétitions en guise de simulacre d’action concrète dans ce dossier ne fourvoient personne. Je l’ai dit et je le répète: le parti qui s’engagera à restaurer le financement de Radio-Canada aura mon vote. Avant un engagement concret de votre part en ce sens,  Néo-Démocrates et Libéraux, ayez de grâce l’obligeance de ne pas trop jouer les vertueux. Les actions, et les inactions d’ailleurs, parlent plus fort que les mots.

L’inquiétude que je détecte chez mes anciens collègues de “J-School” (le nom qu’on donne au programme de journalisme, vous l’aurez compris), je la ressens moi aussi. Bien que j’aie choisi de me réorienter dans mon choix de carrière, le journalisme demeure une profession qui me tient très à coeur et que je respecte plus que les mots ne peuvent l’exprimer. Et je n’ai pas peur de dire que je crois que c’est à l’antenne des diffuseurs publics, indépendants et bien financés qu’il se pratique à son plus haut niveau d’excellence. L’exemple évident reste la BBC, qui n’est pas sans défaut mais qui demeure à mon sens le standard mondial d’excellence dans pratiquement tous les domaines de journalisme. C’est dans un tel contexte de pérennité que le journalisme reste aussi pur et noble que possible, aussi libre que possible des pressions de la loi du marché et de la tentation de niveler par le bas.

Cependant, tout compte fait, une question importante perdure: comment le gouvernement Harper rend-il acceptable le fait de charcuter ainsi un bien collectif aussi important pour la démocratie canadienne? En misant sur le fait que plusieurs diront qu’au fond, ça ne change pas grand-chose. Que, de toute façon, plusieurs diront que c’est un réseau qui produit du contenu ennuyant avec l’argent de nos taxes. Que, de toute façon, ceux qui s’insurgeront contre les coupures ne sont pas du genre à voter pour lui (il a probablement raison). Pour les autres, ils se laisseront séduire à nouveau par la cassette “santé économique” que les Conservateurs repasseront lors des élections de 2015.

Et petit à petit, dans l’indifférence collective, le gouvernement Harper gagnera sa mise. Il s’en trouve soi dit en passant pour dire qu’en ce qui concerne Radio-Canada, c’est déjà fait. Un ami de mon père, qui travaille à la CBC depuis longtemps, dit que malheureusement, “il ne reste rien à sauver.” Il est vrai qu’il y a un moment que Rad-Can est administrée par des gérants de décroissance, sorte de pions qui couperont là où on leur dira de le faire et qui procéderont à la réallocation des miettes qui subsistent en suivant la bonne logique marchande. Cette réalité n’est pas sans conséquence.

Cela dit, je m’inscris en faux contre cette idée qu’il ne reste rien qui vaille la peine d’être sauvé. Il reste le potentiel. Potentiel que ne pourront jamais avoir ni les TVA et les V Télé de ce monde ni la multitude de chaînes spécialisées qui ne cessent de se multiplier.  Radio-Canada pourrait être tout ce que j’ai décrit plus haut en parlant de la BBC et éviter tous les pièges que j’ai décrits également. Le résultat serait un diffuseur indéclassable en matière de qualité et de pertinence de contenu, qui serait un phare pour notre santé démocratique.

Je pense que, si fort soit notre sentiment d’impuissance, il convient de faire l’effort dont chacun de nous est capable pour défendre ce potentiel. J’y crois, plusieurs de mes proches aussi. Je sais que mes anciens collègues de J-School maintenant à l’emploi de Radio-Canada (et même ceux qui ne le sont pas) y croient également. Ne reste plus qu’à espérer que nous ne sommes pas seuls.

 

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