Réflections sur “la Charte des valeurs”

Pendant toute ma session d’automne en droit, j’y ai pensé et y ai résisté. Que dire, donc, de cette fameuse Charte de la laïcité ou des valeurs québécoises ou du nom d’environ 1800 mots qui lui a finalement été donné. Juste comme je commençais à croire que le sujet ne serait plus vraiment d’actualité et que je serais en retard sur le cycle des nouvelles si j’en parlais dans une chronique sur mon blogue, Maria Mourani sort du placard et déclare qu’elle n’est plus indépendantiste. La question de savoir si elle l’a déjà été en est une que je laisse aux souverainistes. Pour ce qui est de la Charte, j’étais dû pour en parler, faut croire. Alors allons-y.

Je vous avertis: sur la Charte elle-même, je n’aurai pas grand-chose d’original à dire. C’est une des raisons pour lesquelles je n’en avais pas vraiment parlé avant maintenant. J’ai devant moi cette fameuse Charte. Son contenu, à part pour trois articles, tout au plus quatre, n’est pas matière à controverse. Ce sont d’ailleurs ces articles seulement qui seront contestés devant les tribunaux. Pour le reste, on parle du gros bon sens 101, qui aidera à baliser les “accommodements raisonnables”.

Je disais donc que ma position sur la Charte n’a rien d’original. Je pense que, pour reprendre la formule syntaxique du PQ, le fait d’interdire aux employés de l’état qui incarnent son pouvoir de sanction de porter des symboles religieux “ostentatoires” est parfaitement acceptable. Je suis moins enthousiaste à l’idée d’étirer cela aux éducatrices de CPE, aux infirmières et ainsi de suite. Au cours des débats, la plupart mauvais, qui ont concerné la Charte, l’argument voulant qu’elle aura un effet pervers sur l’accès à l’emploi de ceux qui arborent de tels symboles est celui qui me touche le plus. J’espère que personne n’est assez insensé pour sciemment souhaiter qu’on empêche les gens d’être des travailleurs productifs s’ils sont capables de l’être. C’est sur ce point que la Charte ne réussit pas à me convaincre.

Comment y rémédier? En répondant d’abord à quelques questions. Ce fameux droit de retrait devrait-il exister? Si oui, sa durée devrait-elle être limitée? Sauf que rendu là, on est dans les détails et ça, ça se discute. Sur des points comme ceux-là, il y a moyen de moyenner, comme on dit, en ce qui a trait à la portée de la Charte, de façon à ce qu’elle convienne à plus de gens.

Ça a l’air simple, non? Le problème est que personne n’est véritablement à la table publique des débats pour négocier ces caractéristiques précises de la Charte. Ce qui me mène à ce dont je voulais véritablement parler, c’est-à-dire la pauvreté navrante du débat à son sujet. (Je dois commencer à vous tanner avec ça, moi qui parle constamment de pauvreté de débat.)

La rectitude politique

J’aime l’idée qu’on encadre la liberté de religion de façon à restraindre sa capacité à court-circuiter les projets collectifs. À mon sens, le collectif devrait avoir le droit de déclarer certaines valeurs, véhiculées explicitement ou implicitement, malgré toute interprétation rassembleuse de la part de leurs adeptes. Mais…

Avez-vous repéré mon petit sous-entendu ici? À quelle religion pensez-vous que je faisais allusion en formulant le paragraphe précédent comme je viens de le faire? C’est l’un des problèmes dans la façon dont le PQ a présenté la Charte. On nous a dit qu’il était question de neutralité religieuse. An-han… Même les moins perspicaces d’entre nous auront compris que le gouvernement n’a rien à cirer des crucifix et des kippas; c’est à l’Islam et aux voiles qu’il s’attaque.

Au départ, le ministre Drainville, qui a joué le rôle de professeur d’école primaire pour promouvoir sa charte, se refusait à l’admettre. On me dira qu’il l’a fait par la suite. Les anglos diraient “sort of”. Il l’a fait, en quelque sorte, mais pas sans équivoque. Le PQ peut difficilement travailler autant dans le non-dit, parler autant en paraboles et ensuite se plaindre que certains ont alimenté la phobie de la Charte. S’il y a des préceptes de l’Islam que le gouvernement péquiste considère fondamentalement incompatibles avec la vision de l’identité québécoise que celui-ci veut promouvoir, je voudrais l’entendre le dire.

Alors pourquoi tant de retenue?

Parce que nous savons tous, peut-être sans nous en rendre compte, que dans notre société, comme dans la plupart des démocraties libérales, une idéologie extrêmement forte est celle qu’on peut appeler le “discours modéré” envers les religions (ci-après discours modéré). Cette idéologie consiste à dissocier les religions de leurs incarnations les plus extrêmes. C’est ainsi qu’on en est venu, par exemple, à départager les musulmans des “islamistes”. Cette logique naïve pose plusieurs problèmes qui pourraient aisément faire (et feront peut-être) l’objet d’un chronique séparée. Attardons-nous donc seulement à celui qui nous concerne dans le cas de la Charte, c’est-à-dire le fait qu’il renforce la poigne de fer qu’a sur nous la rectitude politique comme peu d’autres phénomènes sociaux le font. Aujourd’hui, au Québec (et particulièrement à Montréal), le fait de critiquer ouvertement une religion heurte à tel point notre psyché collective que des politiciens comme Bernard Drainville, qui est en plus un ancien journaliste donc mieux placé que quiconque pour le savoir, n’oseront jamais véritablement le faire de peur de faire face aux conséquences électorales de leur “écart moral”. Ce qui est embêtant pour le PQ, c’est que bien que prisonnier du discours modéré, il tente néanmoins d’exploiter le malaise assez répandu au Québec par rapport à l’Islam tout en refusant d’avouer qu’il le fait.

Repensons à Benoit Dutrisac, qui n’est franchement pas mon animateur préféré, et au scandale qu’il avait causé par sa critique de l’Islam. Qu’avait-il fait de si objectivement grave à part manquer nettement de classe dans sa façon d’exprimer sa désapprobation de l’Islam? Était-ce vraiment seulement la forme de son discours qui posait problème ou l’inacceptabilité du fond de son propos était-elle à ce point convenue qu’elle justifiait, “par principe”, son renvoi? On n’aura jamais les réponses à ces questions, mais elles sont révélatrices d’une logique de rectitude politique dont les politiciens québécois sont aujourd’hui prisonniers.

Alerte à l’hypocrisie 

Que les politiciens s’accusent entre eux de faire de la petite politique est aussi risible que prévisible. Là où je grince des dents, par contre, c’est lorsque je remarque la logique “deux poids, deux mesures” qu’emploient souvent les gens qui accusent aujourd’hui le PQ de “pratiquer une politique de division”, de “tenter de mobiliser la majorité contre la minorité” et qui nous balancent sans cesse tous les autres clichés du genre.

Je n’ai aucun problème à ce que les gens accusent le PQ d’instrumentaliser sa charte à des fins électoralistes, car il est clair qu’il le fait. Cependant, si ces gens veulent s’engager dans la voie de la critique du PQ, il m’apparait qu’ils doivent aussi accepter d’endosser sa corrolaire, qui est la suivante: tout député libéral qui faisait partie du gouvernement Charest et qui accuse aujourd’hui le PQ d’instrumentaliser un sujet sensible à des fins électoralistes est coupable de l’hypocrisie la plus totale. Après tout, ces mêmes libéraux ont pratiquement ré-écrit le manuel d’instruction sur la manière d’exploiter un tel sujet pour se manufacturer des votes l’an passé lors de la grève étudiante. Tant qu’à moi, ces gens doivent se clouer le bec lorsque les accusations d’électoralisme leur viennent à l’esprit.

Navré pour les idéalistes, mais c’est l’une des imperfections de notre système démocratique que de rendre payantes les tactiques électoralistes polarisantes comme la Charte des valeurs ou l’augmentation des frais de scolarité. Je ne doute pas un instant que chaque sondage, chaque étude réalisée par nos partis politiques leur dit que de telles stratégies sont payantes au moment des élections et tant que ce sera le cas, les gouvernements péquistes, libéraux et (ahem… lol) caquistes continueront à le faire. Si la population souhaite mettre un terme à de telles pratiques, elle le peut, mais elle devra foncièrement renier ses allégeances électorales et voter pour des partis qu’elle n’aurait pas autrement considérés. De toute façon, je ne retiens pas mon souffle; mes attentes sont basses envers notre société sur ce point.

Le sens de l’exercice démocratique

Je déprime aussi lorsque j’entends les gens crier à la “politique de la division”. L’expression me semble être un pléonasme presque vicieux. Départager les gens selon leurs croyances, leur proposer les options susceptibles de leur plaire et décider des priorités à adopter en fonction de ces considérations, n’est-ce pas cela l’exercice politique démocratique?

Le commentaire le plus navrant que j’ai entendu au sujet de la Charte consistait à dire que de tels sujets sont trop émotifs pour qu’on en décide le sort en élections. Petite question pour tester votre mémoire: qui a proféré une telle sottise? Philippe Couillard? Non. Un drône, excusez-moi, ministre de Stephen Harper? Nul point. Maria Mourani? Guess again! Qui est-ce donc? La réponse: Françoise David.

J’aime bien madame David, mais si sa simple déclaration ne vous semble pas problématique, cela illustre l’ampleur du problème. Le simple fait de rephraser cette proposition en illustre l’absurdité. Si je disais que nous devons avons avoir le contrôle des orientations de notre société sauf pour les questions fondamentales concernant notre identité en tant que peuple, quel abruti accepterait cette proposition? Si nous avons internalisé la notion que des débats chauds, importants, polarisants doivent se dérober au vote démocratique, nous en sommes au stade ou nous devons avouer avoir en quelque sorte rejeté la démocratie en soi.

Si ce n’est pas pour proposer des solutions à ces problèmes épineux et les soumettre au peuple afin de voir ce qu’il en pense, pourquoi diable nos taxes paient-elles votre salaire, Mme David? C’est ce que nous attendons de vous. Si ce n’est pas pour contribuer à nos orientations fondamentales, quelle est l’utilité de vous avoir à l’Assemblée nationale, vous et tous vos confrères des autres partis? Si la chose politique d’aujourd’hui se limite à la simple gestion des avoirs et des ressources, alors nous l’avons véritablement abandonnée. Or, si nous l’avons fait, il ne faut pas s’étonner qu’elle nous ait abandonnés en retour.

La regrettable remarque de Mme David illustre aussi l’importance de s’interroger sur le sens que nous donnons au consensus que nous recherchons aussi activement. Je ne suis pas en train de promouvoir un état de guerre civile perpétuelle ou d’absence totale de paix sociale. Je dis qu’il nous faut nous désensibiliser aux débats sensibles. Il nous faut apprendre à outrepasser notre haine de la confrontation. Le consensus doit être le produit d’une discussion animée, mûre et réfléchie, pas un spectre servant à l’empêcher. Toute cette discussion est tellement québécoise; ce que nous ne ferions pas pour éviter la moindre forme de conflit. Plutôt que de mener l’exercice parfois inconfortable du débat, nous préférons nous replier dans notre petit nombril.

Le problème est que cette mentalité a, de toute évidence, atrophié notre capacité à débattre en société. Et après, on s’étonne de ne pouvoir le faire que maladroitement. On s’étonne de voir Bernard Drainville prétendre souhaiter un débat serein sur la question et ensuite, lors d’une discussion sur la Charte à Longueuil, répondre à une dame quelque chose comme “vous avez votre opinion, j’ai la mienne, ça ne sert à rien que j’en débatte avec vous.” On s’étonne que la CAQ existe, elle qui se targue d’évincer les valeurs de la politique et de la réduire à sa logique gestionnaire. Le débat est un exercice intellectuel. Comme tout exercice, il demande qu’on le fasse régulièrement et vigoureusement pour qu’on puisse en retirer des résultats valorisants, mais le faire est en bout de ligne beaucoup plus bénéfique que de ne pas le faire.

C’est pour cette raison que je suis content de l’arrivée de cette charte, même si je suis en désaccord avec certains de ses articles, même si je crois que, comme le dit Foglia, que “dans son application surtout, cette charte de la laïcité tendra plus à la faire détester qu’à la révéler comme le creuset (qu’elle est dans les faits) d’une société plus ouverte.” Je crois qu’elle représente une occasion de s’interroger sur la place du collectif en politique, lui qui a été pratiquement évincé par les chartes de droits.

Et si le dialogue qu’on entend sur ce sujet particulier en est cette fois un de sourds, peut-être que la prochaine fois, nous débattrons de façon plus habile, et plus encore la fois suivante. Si la Charte de la laïcité échoue sur tous les points sauf sur celui-là, elle aura déjà eu un effet positif sur la politique québécoise.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

Blog at WordPress.com.

%d bloggers like this: