Mes trois grand-mères et la St-Jean

Le jour de la St-Jean, les Québécois – souvent les souverainistes en tête – se plaisent à scander “Je me souviens”. Loin de m’opposer à cette idée en principe (nous serions probablement un peu mieux foutus si nous avions une mémoire collective plus longue), j’aimerais néanmoins qu’il soit aussi possible au Québec d’oublier un peu.

Je m’explique, ne vous en faites pas. J’ai passé une très belle soirée ce 23 juin. Une soirée en bonne compagnie remplie de rires et de souvenirs, et pour cause: entre ma grand-mère, ma mère et mon beau-père et moi, il y avait chez moi un représentant de chaque génération du Québec moderne. Et immanquablement, la discussion s’est longuement portée sur la mère de mon beau-père, récemment décédée, qui avait le don de faire en sorte qu’on aime un peu plus le Québec chaque fois qu’on l’entendait en parler.

J’avoue envier un peu mes grand-mères. Le changement qu’elles auront vu au cours de leur vie! Tout n’aura bien sûr pas été rose pour elles, et tous les changements n’auront pas forcément été pour le mieux, mais lorsque je vois ce marasme d’immobilisme dans lequel nous sommes aujourd’hui plongés, je ne peux que songer avec exaltation au sentiment que devait provoquer la conscience de vivre l’évolution de son peuple.

J’ai tendance à penser qu’avec feu la mère de mon beau-père, je n’ai pas eu deux grand-mères, mais trois. Après tout, cette dernière m’a traité comme son petit-fils dès notre première rencontre. Et curieusement, en les regardant mes trois grand-mères à tour de rôle, je vois des éléments on-ne-peut-plus complémentaires de ce qu’est le Québec.

D’abord, il y a ma grand-mère maternelle, pas entièrement apolitique mais presque, qui, sans tenter de résister à l’évolution du Québec depuis la Révolution tranquille, a néanmoins conservé les valeurs pré-1960 qui lui sont chères, notamment son attachement inébranlable à la foi catholique. Voilà bien une femme à la bonté inouïe, dépourvue de toute malice et de toute méchanceté, qui n’a cependant pas une fibre révolutionnaire en elle.

Ensuite, je pense à ma grand-mère paternelle, née et élevée dans le Québec du terroir mais qui a passé une part importante de sa vie d’adulte en Angleterre et qui reste profondément amoureuse de ce pays, du moins, de ce qu’était ce pays avant Margaret Thatcher. Foncièrement rebelle, elle lisait du Simone de Beauvoir alors que l’Église catholique l’interdisait. Elle n’a jamais cru au projet de pays du Québec, voyant dans quelques-unes de ses composantes le caractère sectaire et fermé qui était un bastion de l’idéologie du terroir, à laquelle elle ne s’identifie pas du tout. Et pourtant, elle déplore la forte tendance de plusieurs Québécois à tenter de s’affranchir de l’entière Histoire pré-Révolution tranquille de leur province.

Enfin, il y a ma grand-mère par alliance, feu Mimi Lalonde, profondément amoureuse du projet de pays québécois, du fait français (elle a d’ailleurs déménagé sa famille en France pendant quatre ans) et de l’histoire et de la culture du Québec. Souverainiste invétérée, elle aura vécu sa passion pour la province qu’elle souhaitait voir devenir un pays jusqu’à la dernière seconde.

Sans me lancer dans les détails de mes propres opinions politiques, j’éprouve une admiration sans bornes pour ces trois femmes, toutes trois amies, toutes trois si différentes sur le plan identitaire. Voilà qui est approprié car, quand je pense au Québec, je pense rapidement à ses femmes. Au Québec, nous les aimons, nos femmes. Nous leur avons permis de s’affranchir des limites traditionnelles crées par nos névroses superstitieuses et misogynes comme peu de nations et de sociétés l’ont fait.

Ces trois femmes, mes trois grand-mères, m’ont influencé à leur façon, mais ce que je retiendrai toujours de chacune d’elle sera le fait qu’à l’image de la femme québécoise en général, elles ont accueilli le changement qui se produisait au Québec. Chacune l’a fait à sa manière, mais elles l’ont toutes fait. Les femmes québécoises ont accepté le changement. Elle l’ont rêvé, l’ont incarné, en ont profité. Elles ont été ce changement et ce, sans broncher, sans laisser les diverses résistances les faire dériver de la poursuite de cet idéal d’un nouveau Québec qui leur serait plus juste. Sans doute cette démarche était-elle animée au moins partiellement par un intérêt personnel, mais ce que ces femmes ont acquis pour elles-mêmes, elle l’ont également acquis pour le reste du Québec.

Ce sont ces femmes que j’ai en tête lorsque je dis que j’aimerais que le Québec se trouve aussi une petite capacité à oublier (ou du moins qu’il se serve de sa mémoire sélective de la bonne manière). Elles ont contribué à moderniser le Québec, à en faire une société relativement avant-gardiste et progressiste très rapidement, bien que plusieurs pensent à tort que rien ne bougeait avant la Révolution tranquille.

Ce ne sont pas tous les éléments de cette période qui furent des succès, mais je crois que nous vivons aujourd’hui au sein d’une société qui “surcompense” et qui abhorre maintenant le changement comme un vicieux épisode de syphilis. Raymond Aron redoutait le potentiel autoritaire de l’idéalisme et croyait que l’avenir et l’intégrité de la démocratie passent par des citoyens qui ont des attentes modestes du politique. Je partage cette opinion, mais le piège dans lequel semblent être tombés les Québécois est qu’ils ont non seulement des attentes modestes envers le politique, mais envers eux-mêmes en tant que peuple. La première éventualité est souhaitable, la deuxième sonne le glas des civilisations.

Je ne sais pas ce que deviendra le Québec et je ne prétends pas avoir le monopole de la vérité quant à ce qu’il devrait devenir. Sans être devenu souverainiste, j’avoue ne plus être sûr de savoir s’il serait dans l’intérêt du Québec de quitter le Canada ou d’y demeurer. Je dois aussi avouer être ouvert à toute démarche nécessaire pour faire avancer le Québec; un bien triste rappel du dommage irréparable qu’a fait Stephen Harper à ma conviction fédéraliste et à l’amour trudeauiste que j’éprouvais jadis pour le Canada.

Mais trève de nostalgie. Il fut un temps, il y a peu de temps, où avec beaucoup de dur labeur, de volonté et de savoir-faire, nous nous sommes propulsés dans la modernité en un temps record. Assurément, nous pourrions le faire à nouveau, comme nous l’avons fait à cette époque où nous nous sommes permis d’oublier que l’impossible existe et, ce faisant, nous sommes parvenus à l’accomplir.

Bonne St-Jean à tous.

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Une honte absolue

Il y a de ces histoires qui me foutent le feu au cul et celle-ci en est une. L’auteure et militante anti-islamiste Djemila Benhabib est poursuivie pour diffamation par une école musulmane de Montréal parce qu’elle a déclaré que ce programme “pratique un endoctrinement digne d’un camp militaire au Pakistan ou en Afghanistan”. J’ai envie de dire qu’il faudrait jeter un oeil pour voir si l’affirmation de Mme Benhabib est factuellement correcte ou non et de l’accepter ou de la réfuter à partir de là. Je soupçonne cependant que ceux qui ont intenté cette poursuite ne sont pas intéressés par un examen logique des faits.

Certains (lire et écouter Mathieu Bock-Côté sur la question) voient, non sans raison, dans cette histoire un côté ingrat du multiculturalisme institutionnalisé dont nous avons choisi de nous doter au Canada. Je suis d’accord pour dire que ce côté ingrat existe et qu’il donne au multiculturalisme le potentiel d’être immensément problématique. Cependant, je suis aussi convaincu que cette affaire aurait pu se produire même si nous n’étions pas aussi ouvertement multiculturels que nous le sommes.

Si j’étais juge, j’aurais beaucoup de mal à ne pas refuser d’entendre l’affaire, tant elle va à l’encontre de nos principes de laïcité et de liberté d’expression. Essentiellement, la poursuite vise à faire reconnaître un statut de vache sacrée à la religion (pas qu’elle ne l’a pas déjà, par le biais de nos chartes chéries), ou plutôt vise à faire respecter un droit à l’offusquement que bon nombre de personnes religieuses s’attribuent.

Ce supposé droit repose sur une “éthique morale” profondément circulaire et auto-justifiante. On ne peut pas critiquer la religion. Pourquoi pas? Parce qu’on ne le peut pas, c’est tout. Je ne sais pas si c’est la Charte canadienne (dont je reconnais les bons côtés, mais dont je peine à ignorer les mauvais) qui a créé ce droit de s’offusquer, mais la façon dont nos tribunaux l’ont appliquée a transformé ce qui ne fut peut-être jadis qu’une perception en véritable règle de Common Law qui menace de vicier notre droit civil.

Je refuse de reconnaître à quiconque le droit de s’offusquer. Avant de continuer, je m’explique. Le fait de s’offusquer est naturel et on voudrait empêcher les gens de le faire qu’on ne le pourrait pas. L’offusquement est même, dans certaines circonstances, essentiel. Mais ce n’est pas ce à quoi je réfère lorsque je parle du droit à l’offusquement. J’entends par droit à l’offusquement l’exigence que le simple fait d’être offusqué constitue en soit un argument dans un débat. Un dire perdrait ainsi sa véracité ou sa valeur argumentative en raison du simple fait qu’il blesse quelqu’un. Cela est inadmissible. Et pourtant, j’entends régulièrement la même rengaine. Je dirai quelque chose d’assez raide et mon interlocuteur me répondra qu’il est offusqué par ce que je viens de dire. Navré (pour ne pas dire “So fucking what?”), mais cela ne me donne pas tort. Loin d’assainir la discussion, comme ses adeptes prétendent le faire, le droit de s’offusquer la court-circuite ou la tue carrément dans l’oeuf avant qu’elle ne commence vraiment.

C’est le droit de s’offusquer qui nous force à faire dans la dentelle lorsque nous discutons de religion et qui nous interdit à toute fin pratique de la critiquer. Et c’est ce droit à l’offusquement que je blâme pour l’existence de l’affaire Benhabib. C’est à ce même droit que je m’attaquerai maintenant, car il représente pour moi non seulement un affront à la liberté d’expression mais une incarnation de la tyrannie de la rectitude politique qui compromet la valeur et l’intégrité de notre discussion démocratique.

Il faut résister à la tentation de dire que le droit de s’offusquer n’a pas de conséquence majeure. Dans le cadre d’une discussion privée entre deux individus, l’impact d’un tel “droit” est peut-être négligeable. Cependant, il l’est nettement moins lorsque nous sommes en présence de gens qui ont la détermination et les moyens d’instrumentaliser notre système judiciaire, s’ils ne recourent pas carrément à la violence, pour faire respecter ce soi-disant droit.

Il importe aussi de signaler que le droit de s’offusquer est le produit d’un certain relativisme culturel et moral auquel il sera nécessaire de s’attaquer sous peine de compromettre certains des droits fondamentaux que ce relativisme parasite. Je me souviens d’avoir été marqué par la discussion que le philosophe et neurophysicien américain Sam Harris avait eu avec une membre du Conseil du Président Obama en matière de bioéthique. Petit résumé de la pensée de Harris: il est convaincu que la définition de la morale doit être orientée par le concept de bien-être. Une fois que l’on accepte cela, il est possible de déterminer que certains codes moraux sont moins axés sur le bien que d’autres. Harris donnait, dans le cadre de la conférence où a eu lieu cette discussion, l’exemple évident du mauvais traitement des femmes par les Talibans. Donc, cette femme accoste Harris et la conversation va environ comme suit:

Elle: Comment pouvez-vous dire, du point de vue de la science, que de forcer les femmes à porter la burqa est mal?

 

Harris: Parce que dès que l’on accepte que le bien et le mal (right and wrong) ont quelque chose à voir avec le bien-être, il est facile de constater que de forcer les femmes à se dissimuler sous un grand sac et que de les battre ou de les tuer lorsqu’elles essaient de fuir cette culture ne représentent pas une façon de maximiser le bien-être.

 

Elle: Ce n’est que votre opinion.

 

Harris: D’accord, rendons cela plus facile. Disons que nous trouvons une culture qui a pour coutume d’arracher les yeux du troisième enfant de chaque famille. Serions-nous d’accord pour dire que cette coutume n’est pas axée vers le bien.

 

Elle: Cela dépendrait des raisons pour lesquelles ils le font.

 

Harris (vraisemblablement après avoir eu à rappeler à son corps de respirer): Disons que ce serait pour des motifs religieux. Disons qu’un passage de leur code moral décrète une niaiserie comme “chaque troisième né doit marcher dans la noirceur.”

 

Elle: À ce moment-là, on ne pourrait jamais dire qu’ils ont tort.

On peut trouver cela pathétiquement drôle, mais il importe de le répéter. Cette femme est l’une des 13 membres du comité qui conseille le président Obama en matière de bioéthique. Lorsqu’on accepte que l’acceptable et l’inacceptable relèvent de considérations aussi subjectives, on s’enlise dans un monde où, à titre personnel, je ne veux pas vivre. Dans un tel monde, le questionnement d’une religion peut devenir une forme de xénophobie et sa critique, une incitation à la haine. La réaction à la xénophobie et à l’incitation à la haine est compréhensiblement épidermique, mais encore faudrait-il s’assurer d’être véritablement en présence de tels phénomènes.

Il n’y a que dans un monde qui reconnait une valeur à ce genre de relativisme où on peut voir un caricaturiste danois et les ambassades de son pays menacés d’attentats terroristes (dont certains se sont concrétisés) parce que ledit caricaturiste avait fait publier une caricature somme toute assez moyenne du prophète Mahomet. Interrogé sur la question, l’archiduc de Canterbury a condamné quoi, pensez-vous? Le cartoon. Pas les fous furieux qui cherchaient à soumettre le dessinateur à des représailles pour son dessin! Le cartoon! C’est aussi ce genre de circonstances qui… je vous jure, quand je vous parle de feu au cul… rend acceptable pour bon nombre de personnes soi-disant sensées de voir que, à la fin des années 80, l’Ayatollah Khomeni ait placé, en son propre nom, un fatwa sur la tête de l’auteur Salman Rushdie pour le crime d’avoir écrit un roman de fiction (Les Versets sataniques).  Le pape de l’époque, Jean-Paul II, a blâmé quoi, lui? Le livre et le blasphème de son auteur! Habituez-vous, messieurs/dames, car partis comme sont les intégristes de l’acabit de ceux qui poursuivent Djemila Benhabib, nous vivons peut-être dans la dernière ère où il nous est possible de nous en plaindre. Voilà donc pour les dangers du relativisme.

Mais revenons-en à l’affaire Benhabib. Détrompez-moi si je suis dans le champ, mais il me semble me rappeler que la vérité est une défense contre les accusations de diffamation. Le personnel de cette école enseigne-t-il aux jeunes musulmans qui la fréquentent qu’il est acceptable de battre sa femme, que quelqu’un qui choisirait de quitter l’Islam devrait être mis à mort, que ceux qui “insultent” l’Islam devraient être mis à mort? Et si on vérifiait? Encore faudrait-il que ces gens qui poursuivent Djemila Benhabib l’accusent de dire quelque chose de factuellement faux, mais ce n’est pas l’impression que j’ai. Non, ces gens se servent du système judiciaire québécois pour persécuter ce qu’ils perçoivent comme une insulte à l’Islam. Cela pose deux problèmes: 1. Djemila Benhabib n’a pas insulté l’Islam, simplement critiqué une interprétation extrêmement littérale (et possiblement incorrecte) du Coran. 2. Même si elle avait critiqué l’Islam en général, et alors?

Je peux me tromper, mais j’ai l’impression que ceux qui accusent constamment les autres d’insulter l’Islam n’ont pas tout à fait la même définition que moi de ce qui constitue une insulte. La critique et l’insulte sont reconnues par les personnes sensées comme étant deux choses différentes. Il importe d’ailleurs de différencier la critique et l’insulte, la première étant un jugement sur la qualité de quelque chose et l’autre étant une action ou un commentaire fait dans le but de dégrader ou d’offenser. Mais il faudrait aussi, tant qu’à y être, traiter de la prévisible question du respect. Bien sûr, les relations entre les individus doivent être empreintes de respect, mais il serait profondément dangereux d’équivaloir le respect au fait de s’autocensurer de peur d’offusquer quelqu’un. Il y a bien sûr une façon de le faire, mais je ne vois pas en quoi Djemila Benhabib ait été irrespectueuse envers quelque individu que ce soit. Ses propos ne sauraient constituer une attaque personnelle et représentent simplement un jugement quant à la teneur du programme de cette école, autrement dit, une critique. On peut certainement critiquer Mme Benhabib en retour, mais si le programme en question peut se dérober à la critique, reste-t-il quelqu’un ou quelque chose qui ne le peut pas? La société québécoise a intérêt à ce que Mme Benhabib ait gain de cause. Personne ne réclame le droit de tuer un porc dans une mosque ou de déféquer sur le Coran, mais rien ne devrait forcer la société québécoise à respecter les croyances religieuses contraires à ses valeurs.

Parenthèse. À ceux qui trouvent la phrase précédente présomptueuse ou outrageante, je vous pose la question suivante: dans quel autre domaine que la religion respecte-t-on les croyances des autres? Où en serions-nous si, par exemple, nous devions respecter les croyances des autres en matière de science? Qui sait. Peut-être le Ministère de l’Éducation sentirait-il le besoin d’accepter le curriculum d’une commission scolaire qui aurait résolu d’enseigner à ses élèves que la Terre est plate et que le soleil tourne autour de cette dernière. Peut-être cela serait-il l’excuse pour forcer notre système d’éducation à traiter le créationnisme comme une théorie légitime pour expliquer la création de l’univers. Enfin…

Je refuse que, dans mon pays, ma province, ma ville, on pousse les gens à l’autocensure avec des poursuites à la fois frivoles et dangereuses. Je refuse de reconnaître à des gens le droit, par le fait que les propos de quelqu’un les offusquent, d’utiliser notre système de justice pour tenter de mettre leurs pratiques religieuses à l’abri de la critique. Aucune coutume, religieuse ou autre, ne devrait être soustraite à la critique dont pourrait en faire la société, qui dépend de son pouvoir de critique pour gérer adéquatement les relations entre ses membres. Ceux d’entre nous qui comprennent notre société et qui l’acceptent, comme le devrait toute personne qui souhaite en faire partie, ne tenteraient pas de résoudre un tel conflit devant les tribunaux. Qu’aucun doute ne subsiste quant au fait que nous sommes ici devant des gens qui n’ont pas la moindre idée de ce qui constitue une société civilisée.

Au-delà de l’abus flagrant et de l’instrumentalisation de notre système judiciaire que constitue cette poursuite, il est impossible de ne pas voir dans cette affaire les limites du compromis précaire que nous faisons avec les minorités religieuses. La Cour suprême, dans, entre autres, l’arrêt Big M Drug Mart, a reconnu qu’avec la liberté de religion vient non seulement le droit de croire en ce qu’on veut, mais de professer cette croyanceCependant, cet arrêt soulève aussi un autre point important: les athées peuvent également se prévaloir de la liberté de religion. La liberté d’expression indique quant à elle qu’on peut, pour autant qu’on le fasse d’une façon qui ne soit pas purement et délibérément injurieuse ou encore factuellement fausse, critiquer autrui et ce, qu’autrui soit une personne privée ou une institution. Jusqu’à preuve tangible que ce qu’elle a dit est faux, Djemila Benhabib, tant par le biais de la liberté d’expression que de la liberté de religion, avait le droit de dire ce qu’elle a dit.

Donner aux gens le droit de s’offusquer, c’est-à-dire le pouvoir de citer leur offusquement comme argument, est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. La protection de la liberté d’expression et même de la liberté de religion dépend de la diminution maximale des tabous, tant de leur teneur que de leur nombre. Le fait que les propos de Djemila Benhabib fassent l’objet d’une poursuite nous montre à quel point certains individus sont prêts à utiliser nos institutions, sensées nous protéger du totalitarisme, pour nous imposer leurs tendances totalitaires. Peut-être le fait de donner à ces gens le droit de s’offusquer donne-t-il bonne conscience à notre société, mais l’affaire Benhabib nous montre que d’accorder ce droit représente un choix toxique et potentiellement fatal pour nos valeurs démocratiques.

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