Je ne peux vous suivre

Un an plus tard, presque jour pour jour, ça se réactive. Alors que nous approchons de ce sommet de l’éducation qui semble voué à être une perte non seulement de temps, mais de l’argent qui servira à acheter le café et les beignes chez Tim Hortons, l’ASSÉ a annoncé qu’elle ne serait pas du sommet suite aux déclarations du Ministre de l’Éducation supérieure Pierre Duchesne à l’effet qu’il ne serait pas question de gratuité scolaire.

L’actualité des derniers jours représente un moment pénible pour moi. La hausse brutale des frais de scolarité que le gouvernement Charest a tenté d’enfoncer dans la gorge des étudiants était inacceptable. C’est pourquoi, à titre personnel, je me suis battu, j’ai milité, j’ai manifesté, j’ai participé à l’organisation d’activités dénonçant cette hausse totalement indigeste. Sur ce front, je ne regrette rien, à part mon inaction devant un événement qui me semblait être une injustice d’un arbitraire sidérant (j’avais d’ailleurs écrit sur le sujet). Je croyais à la cause il y a un an, j’y crois aujourd’hui. Et si le PQ nouvellement élu n’avait pas tenu sa promesse d’annuler la hausse du gouvernement Charest, mon carré rouge serait ressorti en moins de temps qu’il n’en aurait fallu à Pauline Marois pour prononcer le mot “minoritaire”.

Cependant, nous sommes aujourd’hui dans une situation différente. Ce n’est pas de cette même hausse brutale dont il est question. Il sera en effet débattu des mérites de l’indexation annuelle des frais, puisque le thème de la gratuité, comme nous l’avons déjà entendu, ne sera pas abordé autour de la table de discussion. Selon l’ASSÉ, il le sera donc dans la rue.

N’en déplaise à l’ASSÉ et à tous les médias qui voudraient bien pouvoir vendre des journaux ou des pubs télé avec la controverse autour de cette histoire, ce qui s’en vient – tant la question autour de l’indexation que les démarches à venir de l’ASSÉ – ne générera rien de comparable aux événements de l’an dernier. De toute évidence, quelques facultés universitaires entreront en grève (reste à voir combien de temps); nous aurons droit à quelques manifestations et peut-être même (couvrez vos oreilles, ceux qui vargeaient à bras raccourcis sur les étudiants) un peu de “casse”. Sans aucun doute, il s’en trouvera parmi les intellos qui geignaient devant leur écran l’an dernier pour déchirer leur chemise en entendant les déclarations-choc liées à la “révolution sociale” des membres de l’ASSÉ. Mais en ce qui concerne les possibilités que cette nouvelle contestation se transforme en phénomène social comme celui du printemps dernier, je ne les vois tout simplement pas.

L’ASSÉ fait du bruit, mais ceux qui craignent qu’elle puisse s’imposer comme l’a fait la CLASSE devraient prendre leurs calmants.  La population étudiante, dont plusieurs membres récupèrent encore de la grève de 2012, sera immensément plus difficile à mobiliser. Les étudiants ne voudront pas, pour la plupart, entrer à nouveau en grève, surtout pas en l’absence d’une absurdité comme la hausse du gouvernement Charest. De plus, l’ASSÉ est une plus petite coalition d’associations, ce qui la rend plus facile à marginaliser. On devine que le PQ se réjouit silencieusement de son absence au sommet. Aussi, il leur manque cruellement un porte-parole charismatique et naturel de la trempe de Gabriel Nadeau-Dubois, dont le leadership est indéniable, indépendamment de l’urticaire qu’il a causé à ceux qui ont utilisé sa photo comme jeu de darts pendant la grève.

Cela dit, on peut faire bien des reproches à l’ASSÉ, mais ils ont parfaitement raison de rappeler que, pendant la campagne électorale, Pauline Marois et co. faisaient la promotion de leur sommet de l’éducation en clamant que “toutes les options serait sur la table”. Le gouvernement, en ce sens, ment comme il respire. Cependant, la gratuité scolaire est-elle véritablement une option? Devrait-il vraiment en être question au sommet?

La réponse à la deuxième de ces questions est plus évidente. Je le dis sans hésitation: bien sûr qu’il devrait en être question. Pour moi, la gratuité scolaire serait l’idéal. J’en vois déjà me ressortir l’argumentaire Liza Frulla voulant que “quand c’est gratuit, on l’apprécie moins”. En d’autres mots, si c’était gratuit, une multitude d’étudiants se mettrait tout à coup à changer de programme d’étude ad vitam aeternam parce que, de toute façon, leurs études ne leur coûteraient rien. Ce phénomène existe, et existerait dans le cadre d’un système universitaire gratuit, mais je ne prendrai cet argument au sérieux que lorsque quelqu’un me sortira une étude sérieuse avec chiffres à l’appui prouvant qu’un lien existe entre gratuité scolaire et étudiants qui s’éternisent sur les bancs d’école. En attendant, je continuerai de le considérer comme un argument déficient et paresseux s’insérant dans un cadre d’analyse intellectuelle simpliste; ce que les juristes anglophones qualifieraient de “circumstancial evidence”.

À défaut de pouvoir prouver cela, toute conversation au sujet de la gratuité devrait se concentrer sur la question suivante: peut-on se la permettre? Les opinions varient là-dessus, Jacques Parizeau étant la personnalité politique à s’être le plus récemment prononcé sur le sujet. Selon lui, à l’instar de Québec Solidaire et d’Option Nationale, c’est possible à condition de faire quelques petits changements à la distribution de la richesse au Québec. Les plus récents calculs chiffrent la gratuité à 1,1 milliard. Parizeau proposait un changement rapide qui apporterait 650 millions instantanément. J’écouterais toute proposition de sa part quant au dégagement des sommes manquantes avec grand intérêt.

Pour ma part, sans être économiste, je tends à croire que, dans la structure économique actuelle du Québec, ce ne serait pas viable. L’ASSÉ propose de taxer davantage les banques (entre autres) et d’éliminer les paradis fiscaux. I wish! Prévisiblement, ces recommandations de l’ASSÉ ont eu tôt fait d’inspirer un élan de partisanerie de la part du ministre Duchesne, qui a répondu que pour éliminer les paradis fiscaux, il faudrait faire la souveraineté. Voilà qui est risible. Question pour vous, monsieur le ministre : si le PQ mène le Québec à la souveraineté, ce nouveau pays délaisserait-il le capitalisme? Parce qu’à moins que ce soit le cas, il faudra continuer à se faire à l’idée que le gouvernement du Québec contrôlera ses finances dans la mesure où les banques et le privé le permettront. Et tant que notre système économique sera tel qu’il est actuellement, ces intérêts tiendront toujours le gouvernement par le portefeuille, ce qui fait que les paradis fiscaux demeureront et que la gratuité est impossible si les moyens d’y parvenir sont ceux préconisés par l’ASSÉ. J’en suis persuadé, les changements sociaux qui nous permettraient de réaliser la gratuité sont plus profonds que certains ne le laissent entendre, quoique qu’à son honneur, l’ASSÉ ne s’en cache pas.

Cependant, comme il ne sera pas question de gratuité au sommet de l’éducation, il vaut la peine d’examiner l’indexation. Franchement, je n’ai rien contre. À vrai dire, dans la mesure où la hausse est annulée, l’indexation me semble la chose la plus raisonnable à faire, puisqu’elle correspond à l’augmentation annuelle du coût de la vie. Dans les faits, cela veut aussi dire qu’un gel total, préconisé par la FEUQ et son excellente représentante Martine Desjardins, implique en fait une diminution progressive des frais. L”idée peut sembler alléchante, mais l’une des raisons pour lesquelles nous nous sommes retrouvés dans ce foutoir avec le gouvernement Charest l’an dernier était que les frais n’avaient jamais été ajustés pour tenir compte de l’inflation. L’idée des Libéraux de tout rattraper cela en cinq ans était invendable, mais il ne me semble pas injuste que les frais soient ajustés en fonction du coût de la vie. De plus, ce que le mouvement étudiant a accompli le printemps dernier est significatif. Ce que nous avons obtenu n’est pas rien, bien au contraire. Je me souviendrai toujours du moment où mon père m’avait dit: “En tout cas, vous pouvez être fiers, parce que ma génération se serait écroulée depuis longtemps”. Je le crois sur parole; c’était sa génération qui nous encourageait à nous écrouler nous aussi.

Parmi ceux avec qui j’ai milité l’an dernier, certains seront sans doute déçus que cela soit ma position. Je ne me considère pas moins de gauche pour autant. Cependant, j’aime croire que je suis un électron libre. Dans cet ordre d’idées, mes opinions ne sauraient être plus fortement influencées ou dictées par une mentalité de meute que par les politiques et  le spin cyniques de notre putride gouvernement précédent. Si la gratuité est possible, je la souhaite autant que n’importe qui d’autre, mais je ne suis pas convaincu que ce soit le cas dans notre système économique libéral actuel. La gratuité, si elle se réalise, sera une décision politique. Bien qu’on puisse admirer le coeur que met l’ASSÉ à l’ouvrage lorsque vient le temps de la revendiquer, ses membres sont, me semble-t-il, voués à se buter au même constat que faisait Ryan Lizza du New Yorker en analysant la montée vertigineuse de Barack Obama en politique américaine: “superheroes don’t become [Premier], politicians do.”

Même si le PQ était d’accord avec l’idée de la gratuité scolaire, ce dont il ne donne aucun signe en ce moment, il serait aussi forcé de porter attention au fait que la gratuité recueille moins de 20 pour cent d’appuis dans les sondages, chiffre dont Pauline Marois et co. seront on ne peut plus conscients étant donné leur statut de gouvernement minoritaire.

C’est pour cette raison que l’attitude de “gratuité ou merde” que j’observe en ce moment me semble mal avisée. C’est pourquoi je crois que l’ASSÉ ferait fausse route en tentant de replonger ses membres dans une autre grève illimitée pour exiger la gratuité scolaire d’un gouvernement qui n’a pas l’intention de la leur accorder et qui ne ressent même pas le besoin de la considérer. Alors qu’en septembre dernier, les étudiants ont pu se rabattre sur le PQ pour faire annuler la hausse du gouvernement Charest (que François Legault aurait en toute vraisemblance maintenue), cette fois, les seuls partis qui leur sont sympathiques n’ont à toute fin pratique aucune chance d’être élus. Gang, si vous causiez la défaite électorale du PQ, par qui les remplaceriez-vous? La CAQ? Et ne me sortez pas la maxime selon laquelle “nos ambitions sont trop grandes pour vos urnes”. Possible, mais ce sont les gens qui sont élus dans les urnes qui décideront du sort de la gratuité scolaire.

C’est pourquoi le message que je serais forcé d’envoyer à l’ASSÉ, à titre personnel, serait le suivant: je ne peux vous suivre. Je répète: la gratuité sera une décision politique. Or, l’ASSÉ fait face à une population étudiante qui sera nettement plus difficile à mobiliser que l’an dernier et à un gouvernement qui ne peut se permettre de lui donner ce qu’elle veut même s’il en avait le désir. Le timing pourrait difficilement être pire.

Reconnaître cet état des choses ne représente ni la complaisance ni une forme d’abdication. Cela représente une volonté d’évaluer lucidement le contexte politique, de prendre le temps de peser l’importance de ce que nous, les étudiants, avons accompli le printemps dernier et de visualiser le contexte qui permettrait d’aller plus loin encore. Mais avant tout, cela représente une volonté de ne pas faire plus de mal que de bien à la cause que l’on défend.

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