La justice d’un seul homme

Jusqu’à ce que soit rendu public le “bountygate” des Saints de la Nouvelle-Orléans et de leur ancien coordonnateur défensif Gregg Williams, la justice du commissaire de la NFL Roger Goodell se concentrait surtout, par le biais d’amendes salées et de suspensions, sur l’élimination des coups susceptibles d’infliger des commotions cérébrales. Cette tâche, bien que délicate, n’en a pas moins une certaine simplicité: il est facile d’identifier les coups dangereux et de les punir si l’on ne se préoccupe pas de savoir si l’intention de blesser était là.  Et Roger Goodell encaisse sans broncher les accusations de zèle. Même si sa politique est en partie arbitraire, il répond que c’est une conséquence acceptable de sa campagne de réduction des commotions. Il a aussi à coeur les intérêts financiers de la ligue. Non seulement la tentative d’éliminer les commotions est-elle un objectif louable en soi, mais elle sert le chiffre d’affaires de la NFL en cette nouvelle ère de sensibilisation où une poursuite pour non-divulgation des effets potentiels des commotions cérébrales n’attend pas l’autre.

Il est logique que soient punis sévèrement les plus sérieux récidivistes en ce qui a trait aux coups assassins. On pense entre autres au secondeur des Steelers James Harrison, dont la mauvaise réputation est appuyée par de nombreux examples de tentatives de bousiller complètement un adversaire sans défense. Cependant, il ne fait aucun doute que Bountygate constitue une situation plus complexe. Ici, on accuse entraîneurs et joueurs de contribuer à un fond qui vise à financer les “killshots” des joueurs sur des adversaires ciblés. Pour ce faire, on doit prouver l’intention de la part des soi-disant participants, tant chez les joueurs que chez les entraîneurs,  

Comment est-ce possible? Dans le cas du coordonnateur défensif Williams, c’est déjà fait. Des extraits audio peu édifiants prouvent hors de tout doute que Williams alimentait bien le système de primes. Il est suspendu indéfiniment, et avec raison. Quant à la suspension d’un an de l’entraîneur-chef Sean Payton, Goodell accuse essentiellement le coach de complaisance. Pour utiliser le langage de la NCAA lorsqu’elle pénalise un programme universitaire pour violation des règles du recrutement, en temps qu’entraîneur-chef, Payton est coupable de “manque de contrôle institutionnel”. La sentence est lourde, mais elle s’explique. Même le directeur général Mickey Loomis n’échappe pas à la justice de Goodell.

Bien qu’on puisse comprendre le motif des suspensions des entraîneurs, la situation devient problématique lorsqu’on en arrive aux joueurs. Le secondeur intérieur Jonathan Vilma a annoncé son intention d’en appeler de la décision de Goodell de le suspendre pour l’entière saison 2012. Seul hic: il devra le faire… auprès de Goodell lui-même. Comme le décrivait le toujours comique columniste du réseau ESPN Rick Reilly, voici, en caricature, à quoi pourrait ressembler la scène:

Goodell: M. Vilma, vos actions sont inacceptables et je vous suspends pour la saison prochaine en entier et sans salaire.

Vilma: Je voudrais aller en appel, commissaire.

Goodell: Sans problème. Bon… M. Vilma, je jugerai aujourd’hui de votre appel, quels sont vos arguments?

Encore une fois, ceci est une caricature sur le fond, mais ce n’est que très peu exagéré sur la forme. Suis-je le seul à voir quelque chose de malsain dans cette situation, où Goodell sert à la fois de juge, de jury et de bourreau? Encore une fois, on parle ici d’une situation où il n’est pas seulement question d’évaluer les impacts potentiels d’un geste, mais aussi l’intention qui est derrière. Comment déterminer si un coup en l’apparence salaud était motivé par le désir de délibérément blesser un adversaire?

Goodell et ses collègues sont humains, ils peuvent faire des erreurs, ce qui devient dangereux dans la conjoncture où la première préoccupation de Goodell est de protéger la compagnie qu’il sert. Son zèle est quelque chose qu’il assume avec une fierté à peine voilée. Voilà qui est bon pour l’image éthique de la ligue, mauvais pour les joueurs qui voudraient avoir droit à un appel digne de ce nom. C’est dans cette optique que je suis de ceux qui croient que la NFL doit se doter d’une cour d’appel indépendante qui disposerait des pleins pouvoirs discrétionnaires quant au maintien ou au renversement des décisions du commissaire.

J’ai suivi les péripéties de cette affaire sur les ondes du NFL Network comme l’ont fait beaucoup de fans de football. Plusieurs des mêmes clips vidéo sont continuellement montrés en example, vidéos provoquant chez moi des réactions oscillant entre “Ben là, je ne vois pas ce qu’il y a de salaud là-dedans” à “OK, ça c’est chien.” Mais tout ce film ne veut rien dire, car bien qu’un coup puisse sembler cochon, cela ne prouve ni l’intention de blesser ni la participation active au programme de primes à la blessure.

Alors comment s’y prend la NFL? À coups de preuve dont elle dispose en grande quantité, selon ses dires, bien que seul une infime partie de cette “preuve” ait été rendue publique. Mais plus on avance et plus on a l’impression que 1) les joueurs sanctionnés sont placés dans une position intenable et 2) que la soi-disant preuve pourrait comporter sa part de failles.

Le football est bâti sur la même dynamique hiérarchique que l’armée. Le bon fonctionnement des opérations repose sur l’obéissance aux ordres. Comme le fait remarquer Rick Reilly, un joueur qui choisirait de contredire son entraîneur serait immédiatement catalogué comme “avocat de vestiaire” et scotché au banc comme si on l’y avait soudé. Les contrats ne sont pas garantis, et si un entraîneur de la NFL tombe sur un joueur dont les principes d’esprit sportif se mettent dans le chemin d’un programme de primes à la blessure, rien n’est plus facile que de se débarrasser du joueur et de trouver un autre jeune loup moins scrupuleux. Que peuvent véritablement faire les joueurs si le fait de blesser l’adversaire n’est plus seulement un objectif optionnel accompagné d’une récompense, mais bien d’un ordre? Que peuvent-ils faire quand le respect des ordres influence directement leur capacité à gagner leur pain?

Reilly nous sort également la phrase colorée suivante: “Punir les joueurs aussi sévèrement que leurs entraîneurs revient à donner à la secrétaire de Bernie Madoff la même sentence qu’à Madoff lui-même.” Ici, on doit faire attention. Vilma est accusé d’offrir 10 000$ à quiconque sortirait Brett Favre d’un match Vikings-Saints. Si Vilma, ou tout autre joueur, est coupable de cela, alors sa suspension d’un an est méritée. Dans le cas contraire, rien n’est moins sûr,

Quant à la preuve, elle se trouve aussi attaquée de toutes parts. Le plus récent coup d’éclat à ce sujet est survenu mardi alors que Tony Hargrove, suspendu pour huit matchs, a critiqué une vidéo dans laquelle il aurait scandé à son coéquipier du moment, Bobby McCray, “Bobby, show me the money.” Seul inconvénient, selon Hargrove: ce n’est pas lui qui aurait prononcé ces paroles. Amis et associés de Hargrove ont eux aussi affirmé que ce n’était pas lui, pas que cela ne prouve quoi que ce soit. Cependant, Hargrove dit être prêt à se soumettre à n’importe quel test de la voix pour prouver son innocence. Voilà qui devrait se révéler davantage utile.

Cela devrait aussi rendre les officiels (je ne parle pas ici des arbitres, on se comprend) de la NFL très nerveux, car si Hargrove venait à prouver qu’il n’a pas prononcé ces paroles, c’est tout le processus de collecte de preuve qui serait remis en question, en plus de la preuve elle-même. Il y a aussi fort à parier que le modus operandi plus général de Goodell passerait sous le microscope. Si un homme doit jouir d’autant de pouvoir, son système d’enquête doit être à toute fin pratique sans faille et ne peut donner l’impression que les joueurs sur lesquels on enquête sont présumés coupables jusqu’à preuve du contraire.

Je pense que l’idée de rendre le football plus sécuritaire, aussi sécuritaire qu’il peut l’être compte tenu de sa nature, en est une louable. Je crois qu’elle vaut d’être désignée comme objectif pour la NFL et pour tous les niveaux de football. Cependant, il faut aussi que le processus décisionnel autour des sanctions imposées pour conduite inacceptable soit transparent et équitable pour les accusés. Tant qu’à rendre la NFL plus sécuritaire, pourquoi ne pas la rendre plus juste? Si la justice est une préoccupation pour la NFL, la ligue en est au point où la mise sur pied d’un comité d’appel indépendant des autorités de la ligue devient indispensable. D’ailleurs, on voit mal en quoi cela nuirait à l’image de la NFL, au contraire. Cela montrerait qu’elle comprend qu’un commissaire qui jouit du pouvoir de se considérer comme infaillible représente un danger pour l’intégrité de la ligue presque au même titre qu’un James Harrison qui tente de casser un receveur en deux ou qu’un système de primes à la blessure. Dans le cas contraire, elle confirmera la crainte qui semble devenir de plus en plus forte en ce moment: que la NFL, dans son désir d’assurer la sécurité, néglige l’importance de la vérité.

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