Un regret

Je me rendais chez ma mère, car nous allions me fêter au restaurant en début de soirée. Et je voulais juste avoir un peu de fun. Et… timeout. Je n’écris ceci ni pour me justifier, ni pour inspirer une quelconque pitié, ni pour faire en sorte que quelqu’un se sente coupable. À vrai dire, je crois que si mon intention était de générer ce genre d’émotion, le plan se retournerait contre moi. Non, je le fais parce que j’ai besoin de le faire et parce que j’en ai parlé avec la famille, mais ça ne suffit pas. Depuis le début de la démarche étudiante pour protester contre la hausse des frais de scolarité, j’ai fait mon effort de guerre et je n’avais aucun regret. Jusqu’à aujourd’hui.

Mais commençons par le début. Il me faut admettre d’emblée quelque chose. Je me contrecrisse profondément du Grand Prix. Pas parce que la police agit parfois en fier-à-bras avec les manifestants contre la hausse des frais de scolarité et la loi 78, pas parce que c’est un contexte idéal pour la prostitution de luxe (je n’approuve pas, mais si vous pensez que ça n’arrive qu’au Grand Prix…), pas non plus parce que j’en ai contre les pitounes en bikini qui accompagnent systématiquement l’immense appareil promotionnel du GP, pas non plus parce que c’est un sport de riches et/ou un symbole du capitalisme, pas parce que Bernie Ecclestone m’est plus antipathique qu’un chauffeur d’autobus bougonneux à 6h30 du matin, pas même parce que Jacques Villeneuve s’est ouvert le clapet alors qu’il aurait dû se garder une petite gêne. Je m’en balance parce que je trouve la F1 emmerdante depuis un bon bout de temps.

Il est vrai que d’habitude, je me laisse un peu emporter par la fièvre du Grand Prix: je prends un bain de foule parmi les touristes, je fournis des indications à des Italiens ou des hispanophones qui sont tout étonnés de voir que je parle leur langue, je me rince un peu l’oeil grâce à la quantité stupéfiante de jolies demoiselles qui débarquent à Montréal pour la fin de semaine, bref, vous me comprenez. Mais cette année, comme plusieurs, j’ai moins le coeur à la fête. Et soyons clairs: c’est aussi L’Euro 2012 de soccer en ce moment, et je suis des milliers de fois plus intéressé par cela que par la F1. Alors, pendant que la ville se préparait pour la course, je suis allé regarder le match Italie-Espagne avec mon père dans un bar sportif italien. Good times!

Au retour, je tombe sur le statut Facebook du désormais populaire Gaétan Maudit. Il met en ligne un lien qui mène à un article paru dans Le Devoir. Je lis l’article et suis consterné lorsque je le termine. Comme ça, au GP, on fouille et on interroge les gens qui daignent se pointer sur l’île avec le carré rouge. Je ne reproduirai pas ici les propos des policiers rapportés dans cet article. On y voit un cocktail explosif d’ignorance et de “power trip”, rappel que cette crise semble faire ressortir le meilleur et/ou le pire de chacun d’entre nous, et qu’on peine à trouver le juste milieu. Donc, je refuse de citer ces zoufs (cependant, l’article du devoir constitue une lecture nécessaire pour tous et chacun; voici le lien: http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/352102/recit-d-un-petit-voyage-en-metro-avec-un-carre-rouge)

Curieux, quand même, de voir comment la perception et la soi-disant signification du carré rouge a évolué au fil des derniers mois. Aux yeux des gros cerveaux, tels que notre Ministre de la Culture Christine St-Pierre qui, par l’absurdité de ses propos envers Fred Pellerin, fait à la fois honte à la profession pour laquelle je suis formé et qu’elle a exercée (le journalisme) et à son statut de ministre, le carré rouge a fait tout un bout de chemin. Il a commencé comme symbole de désaccord avec la hausse des frais de scolarité. Il est ensuite devenu une expression de soutien à la violence et à la désobéissance civile. Enfin, depuis aujourd’hui, son simple port représente en soi un acte de désobéissance civile. Pas mal pour un morceau de feutre.

Ce ne serait peut-être que matériel à satire portant sur la bêtise humaine si ce n’était que de considérer le port du carré rouge comme étant en soi de la désobéissance civile n’est pas seulement bête, mais également dangereux. Nous sommes confrontés au côté obscur de la loi 78: celui qui inverse le fardeau de la preuve et donne aux policiers le pouvoir d’associer la culpabilité à un geste qui ne la prouve aucunement. Quand bien même qu’on voudrait dire que le carré est un acte de désobéissance civile au même titre que les actions de certains de ceux qui le portent, penser ainsi relève de la plus pure absurdité, et les conséquences de ce choix sont sinistres. On traite en criminels des gens qui ne sont coupables que d’avoir exprimé leur désaccord avec une politique gouvernementale par le biais du port d’un morceau de feutre. Au Québec, c’est quelque chose qui m’est extrêmement difficile à accepter.

J’ai rencontré la fille d’Amir Khadir une fois, peut-être deux, mais je suis bien plus familier avec son copain (nous sommes collègues de travail), qui a été arrêté avec elle. Si ces deux-là et les autres qui ont été arrêtés la semaine dernière ont commis des actes criminels, loin de moi l’idée de suggérer qu’ils puissent se servir de la cause pour justifier ces actions. Sauf qu’au Grand Prix, nous avons franchi une ligne. Arrêter quelqu’un pour les méfaits dont sont accusés ces gens, c’est une chose. Attribuer à quelqu’un une intention en se basant sur une patente qu’il attache à son T-Shirt en est une autre. Le mot “arbitraire” ne suffit plus à faire le travail ici. D’ailleurs, quelqu’un qui aurait vraiment voulu foutre la merde n’aurait de toute évidence qu’eu à se présenter sans carré rouge pour éviter une cavalerie de sécurité trop occupée à se payer des power trips aux dépens d’innocents qui le portaient. Qu’on se le tienne pour dit: y a du monde “wise” en sale dans la bâtisse.

Mais bon, j’en reviens à mon expérience de Grand Prix, et à mon regret. Je mets bien sûr mon carré, la lecture de l’article du Devoir me donnant une motivation supplémentaire, pas que j’en avais besoin. J’étais déjà assez crinqué. Je prends le métro près de chez mon père à Beaubien, question de transférer sur la ligne verte à Berri. Je sais que ce ne sera pas complètement smooth à Berri. Je repasse les conseils de mon père dans ma tête: “Réponds aux questions. Reste poli. Et surtout, ne sors pas ton sarcasme” (chose que j’ai tendance à faire quand je me fâche). Je me répète ces sages parole en chemin. Je ne pourrais pas dire ce que j’écoutais comme musique.

À Berri, je me dirige vers l’endroit qui mène à la ligne jaune si on continue et à la ligne verte si on tourne à droite vers le quai. Quelques agents me fixent comme un lépreux avant qu’un d’eux ne m’arrête. “S’cusez, monsieur.” Les pensées déferlent dans ma tête, sans arrêt. Des trucs du genre de “je ne pensais jamais pouvoir comprendre comment se sentaient les Arabes aux aéroports américains après le 11 septembre. J’avais tort.” Soucieux d’éviter un de ces fameux “moments où j’aurais dû farmer ma yeule”, je respire. L’agent me questionne:

Agent: Vous avez quoi dans vos sacs? (J’en avais deux avec moi.)

Moi: Dans celui-ci, j’ai mon laptop, quelques livres et mon parfum. Dans l’autre, j’ai du linge. Vous pouvez regarder. (Dans ma tête: “s’il fouille mon sac de linge et qu’il me laisse tout ramasser, je lui crisse mon poing s’à yeule.”)

Agent: Et vous allez où, monsieur?

Moi: (Reste cool. Il est chill pour l’instant.) Chez ma mère, c’était ma fête jeudi, donc la famille me fait un petit souper de fête ce soir.

Agent: Et vous allez dans quelle direction?

Moi: Pie-IX.

Agent: C’est beau, allez-y.

Pendant que je parlais à l’agent de police, un jeune qui devait friser la vingtaine sort du métro que j’aurais attrapé si l’agent ne m’avait pas interpellé. Pas de sac, ni rien. Juste des gougounes, des shorts cargo et un carré rouge sur son t-shirt. Il se dirige vers la ligne jaune. Quelques agents montent dans l’autre sens. Fin d’après-midi, le GP achève, la sécurité se déplace, je suppose. Ils l’arrêtent pour l’interroger. Ça dure. Pendant ce temps, mon policier me laisse aller. Ils continuent d’interroger le kid. Je commence à frustrer. Les répliques déferlent dans ma tête, du genre: “Check, du con, tu la vois où, sa banière? Il ne se l’est pas cachée dans le cul, quand même.!”

Le métro se fait attendre. Maudit service de dimanche! Et les boeufs n’ont pas encore crissé patience au kid. Me niaises-tu? Ça fait genre cinq minutes. Je me sens changer de couleur. Dans ma tête: “Écoute, 3 de quotient, en général, quand quelqu’un veut perturber un événement, ça marche mieux de le faire AVANT que l’événement soit terminé! Il va aller écoeurer qui, là? Le clean-up crew?”  Le métro arrive, toujours pas de paix pour le kid. Dans ma tête: “Eille, gros cave, question pour toi. Quand la grève sera finie et que tu ne pourras plus te faire de power trips sur le dos des jeunes, sur le dos de qui tu vas te les faire? Ta femme ou tes enfants?”

J’ai frôlé d’aller les engueuler, mais je me suis fait violence et suis rentré dans mon métro. Une fois en route, je m’en voulais. Je peux rationnaliser ma décision de mille et une façons. Qu’est-ce que j’aurais fait, à part risquer de me mettre dans la merde pour rien? Ils n’ont pas le gros bout du bâton, ils ont le bâton. Je ne sais même pas de quoi ils parlaient au kid. Ils ne font que suivre des ordres, qui viennent d’en haut. Ils sont probablement aussi exaspérés que moi, etc.

Je suis de ceux qui pensent que tous ont scandé certains termes un peu facilement au cours de ce conflit. Jusqu’à dimanche, j’aurais inclus “état policier” dans cette liste. Mais ce que j’ai vu dimanche, ce que j’ai entendu, ce que j’ai lu s’apparente à cela. Qu’on ne me parle pas de loi après ce transparent exercice de profilage. Qu’on ne me parle pas d’ordre lorsque le port du carré rouge peut entraîner des représailles de la part de la police. Ce n’était peut-être qu’une affaire de 24 ou de 48 heures. Ce n’était peut-être limité qu’à l’espace occupé par le Grand Prix. Peut-être qu’à partir de lundi, le conflit étudiant redeviendra strictement une affaire québécoise. Peut-être qu’à partir de lundi, les policiers recevront l’ordre d’y aller plus molo. Reste que dimanche, Montréal était comme je ne l’avais jamais vue. Les Liza Frulla de ce monde nous diront que ceux qui ont choisi de profiler ainsi les porteurs du carré rouge préfèrent se faire reprocher de prendre trop de précautions que pas assez. Ils nous ressortiront la rengaine selon laquelle il faut défendre “notre Québec”. Sauf que dimanche, “notre Québec” était introuvable à Montréal.

Et c’est pour cela que, bien que capable de rationnaliser de plusieurs manières différentes ma décision de ne pas jouer au kamikaze et de ne pas aller me mêler de la discussion entre ce kid qui ressemblait à mon petit frère et les policiers, je suis incapable de ne pas la regretter. Malgré qu’un tel choix eût été suicidaire et probablement futile, je ne peux me débarrasser de cette impression que d’apostropher ces policiers aurait été un acte de défiance, comme l’était le choix de porter le carré rouge dimanche, et que cela aurait représenté une volonté d’assumer mes convictions. Mais je ne l’ai pas fait. Parce que mes parents auraient été inquiets si des conséquences quelconques s’en étaient suivies. Parce que ma grand-mère l’aurait été aussi. Parce que j’avais beaucoup à perdre et très peu à gagner. Mais aussi parce que… eh bien… je me rendais chez ma mère, car nous allions me fêter au restaurant en début de soirée. Et je voulais juste avoir un peu de fun.

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3 thoughts on “Un regret

  1. Sérieusement, c’est vraiment rendu n’importe quoi le Québec de John James Charest…

    Que la police s’autorise à faire du profilage politique est complètement dégoutant, ordurier et scandaleux.

    -Pronkin

    • J’ai écrit ça d’un trait parce que je suis rentré chez moi tellement fâché qu’il fallait que je m’enlève cette crotte de sur le coeur. Au Québec, c’est difficile à accepter.

  2. Pingback: Je ne peux vous suivre | Turp Territory

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