Une question d’héritage

J’inaugure mon blogue avec ce texte qui, je l’espère, sera différent de tous ceux qui le suivront parce que je souhaite m’expliquer à ceux qui me demandent pourquoi je choisis de continuer à combattre cette hausse des frais de scolarité et l’idéologie qui la présente comme nécessaire et/ou souhaitable. Je le fais aussi pour présenter aux jeunes de mon ancienne école secondaire une façon de voir ce conflit ainsi que les enjeux sociaux qu’il révèle.

La dimension de cette saga qui transcende véritablement le simple enjeu du conflit, c’est bien la confrontation entre des idéaux de société presque complètement incompatibles quant aux grandes lignes de la gestion de nos avoirs collectifs. Et s’il existe un groupe de personnes que tous ont le devoir d’interpeller pour discuter de la hausse des frais de scolarité, ce sont les élèves du secondaire. Ce serait la moindre des choses, car ces derniers ne pourront en effet pas s’exprimer sur la question par le biais de notre scrutin électoral d’ici au moment où le sort de la hausse sera décidé. Cela ne les exemptera pourtant pas de devoir se farcir la hausse dans sa totalité pour chacune de leurs années universitaires.

Dans le contexte du conflit étudiant, ma prise de position se veut une opposition à l’argumentaire véhiculé par plusieurs partisans de la hausse, argumentaire menant inévitablement ceux qui choisisssent de l’écouter à la résignation et à l’acceptation de ce qui est présenté jour après jour aux étudiants comme un dénouement inéluctable.

Cet argumentaire, je le trouve cynique, paresseux et abrutissant, même si certains qui s’en font les porte-voix ne le sont pas. Je ne cesse de grincer des dents lorsque j’entends les clichés, les sophismes et les stéréotypes qui l’alimentent. Les arguments pour la hausse (bien que dans certains cas, le terme “argument” soit un brin flatteur), nous les connaissons. Je ne les reprendrai pas ici, car tous ceux qui en méritaient l’effort ont déjà été démantelés par plusieurs personnes à plusieurs reprises. (Pour un démantèlement exhaustif des principaux arguments pour la hausse, je recommande l’essai “Université Inc.” des professeurs Eric Martin et Maxime Ouellet, publié chez Lux.)

Non, c’est bel et bien pour exposer mes raisons de me battre que j’écris ceci. Ma démarche vient de la méfiance viscérale que j’éprouve à l’égard de la mentalité qui semble animer bon nombre de ceux qui appuient la hausse. J’exclus ici ceux qui bénéficieront sans nuance de la hausse, c’est-à-dire les banquiers qui continueront à charger allègrement des intérêts à ceux qui encoureront des dettes signficatives pour payer leurs études universitaires (une écrasante majorité de la population étudiante). J’exclus aussi ceux qui ont prêté allégeance à l’appareil idéologique qui tente de faire subir ses valeurs aux étudiants et à la société, appareil qui scande sans cesse l’importance, l’inévitabilité, la nécessité de la hausse (quelques chroniqueurs, éditorialistes et intellectuels me viennent en tête). Leur intérêt est clair et ils ne manquent pas de canaux pour l’exprimer.

Je me dois maintenant de clarifier mon propos. Je ne prétends pas détenir, par moi-même ou avec ceux qui partagent mon inclination à rejeter la hausse des frais de scolarité, le monopole de la solidarité sociale. Je ne doute pas qu’il existe des pro-hausses qui ont véritablement la solidarité sociale à coeur et qui peuvent avoir des intérêts allant au-delà de leur nombril. Je ne fais que contempler le fait que je n’en rencontre que trop peu.

Mais pour en revenir à cette mentalité que je dénonce et qui me perturbe tant, on la sent issue de ce sentiment collectif d’impuissance que notre société a le don de créer, preuve qu’elle contient les semances de sa propre décadence. C’est comme si, pour être un individu “responsable”, il fallait consentir à lobotomiser le citoyen solidaire en soi, citoyen qui pousse les grévistes actuels à se battre pour les étudiants qui les suivront. Edward R. Murrow, peut-être le plus grand journaliste de tous les temps, déclarait que “nous pouvons nier notre héritage et notre histoire, mais ne pouvons éviter la responsabilité de ses résultats.”

La technologie, qu’elle eût été conçue pour cela ou non, a fait un travail colossal dans le développement de cette réalité sociale. À travers les courriels, les textos, Facebook, Twitter et autres machins, elle nous a connectés dans le superficiel pour mieux nous isoler dans le concret. Le problème, au-delà de la sédentarité des enfants, est que le rapport à l’autre est aujourd’hui bien plus un concept abstrait qu’une réalité pour bon nombre de gens. Incapables de s’identifier à quelqu’un d’autre qu’à eux-mêmes, ils appliquent la seule référence qu’ils ont à tous les épineux problèmes sociaux, référence qui se révèle plus souvent qu’autrement inadéquate. Le résultat est cet argumentaire boiteux qui fait figure de clown gonflable dans l’espace public: peu importe combien de fois on l’envoie au tapis, il se relève toujours et nous hante à nouveau. Que ceux qui doutent de l’idée selon laquelle nous vivons dans le monde imaginé par Reagan et Thatcher (laquelle avait déclaré qu’il n’existe pas de société, seulement des individus) en voient une preuve de la plus limpide clarté.

Le problème est amplifié par le fait que la notion de citoyen est découragée, voire méprisée dans la société occidentale moderne. L’idée ne vient pas de moi, mais de l’intellectuel canadien John Raulston Saul. Aujourd’hui, il n’y a aucun réel bénéfice à l’implication sociale ou citoyenne; nous en avons fait une activité qui nécessite des sacrifices dépassant le simple fait de devoir y investir du temps. Le temps que nous investissons en implication sociale, nous devons le soustraire ailleurs, soit aux heures de travail rémunéré, soit au temps passé avec la famille (dans le cas des étudiants, du temps passé à étudier).

Cette marginalisation du concept de citoyen fait en sorte que plusieurs ne se reconnaissent pas dans un projet qui dépasserait les intérêts de leur simple personne. Une dame du nom de Francine Laplante nous fournit un exemple parfait de cette mentalité dans sa lettre à La Presse publiée le 25 mai (que l’on peut lire au http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201205/25/01-4528785-notre-faute-a-nous-tous.php). Je ne peux qu’y lire une revendication du droit d’être nombriliste. Cette dame réclame le droit de rechercher pour elle-même et ses enfants une meilleure qualité de vie, ce qui est légitime. En revanche, ce qui l’est moins, c’est qu’elle souhaiterait que, pour faciliter sa recherche d’une meillleure qualité de vie, les manifestants abandonnent la leur. Et ensuite, elle a le culot d’attribuer aux manifestants l’intention de toujours rejeter la faute sur le voisin.

Je refuse de croire que nous ne valons pas mieux que cette mentalité; il faut que nous valions mieux que cela. N’en déplaise à la soi-disant “majorité silencieuse”, ce n’est pas le moment pour ceux qui désapprouvent des agissements du gouvernement Charest dans le conflit étudiant et en général de rester silencieux, pas plus que pour ceux qui approuvent. À en juger par ceux qui circulent dans les rues de Montréal depuis quelques jours tapant leurs casseroles avec enthousiasme, je ne suis pas seul à penser ainsi. Je dis cela sans prétendre connaître la majorité de ceux qui se sont rajoutés à l’élan contestataire des étudiants.

Cependant, je peine à croire que ce second souffle du mouvement puisse se résumer à une simple réaction épidermique à la Loi 78, quoique ce soit un facteur. Je ne saurais non plus me résigner à penser que nous n’assistons qu’à une simple expression de dégoût et de lassitude de la population envers le gouvernement Charest, quoique cet état d’esprit est incontestablement source de ras-le-bol chez plusieurs Québécois (avec raison, d’ailleurs). Non, ce n’est pas tout. J’y vois, chez plusieurs citoyens, une volonté de se réapproprier la démocratie.

Cela dit, on ne pouvait s’attendre à ce que ce mouvement soit bien accueilli par tous et chacun. Il ne s’agit pas ici de comparer le mouvement étudiant à d’autres mouvements révolutionnaires ou porteurs de changement sur le fond, mais bien sur la forme. Et sur la forme, plusieurs des mouvements les plus importants de l’histoire de l’Occident n’étaient pas populaires. Ce n’est qu’avec le recul que l’on réalise leur importance. Je ne peux savoir, et donc ne m’engagerai pas à prédire, si le mouvement étudiant et les petits qu’il a faits sera reconnu comme historiquement important à moyen et à long terme. Je ne fais qu’observer qu’il est normal que le mouvement soit mal accueilli par la majorité; personne n’aime être dérangé dans son confort et ceux qui bénéficient de l’ordre social n’ont pas intérêt à le voir défié.

On en voit donc qui dressent en adversaires le mouvement populaire et la démocratie, dotant le premier du surnom “la rue” avec toute la condescendence dont ils sont capables. Nous risquons, disent-ils, de compromettre notre démocratie, de la rendre malade en la rendant esclave des sautes d’humeur de “la rue”. “Vers quoi nous dirigeons-nous?”, demandent-ils avec un pessimisme et une consternation bien sentis.

Les étudiants sont plutôt portés à demander “comment en sommes-nous arrivés là?” Oui, le gouvernement est élu pour prendre les décisions, mais je doute fort que ces décisions feraient l’objet d’une contestation à ce point large si les gens avaient véritablement l’impression que le gouvernement agit dans leur intérêt, que c’est véritablement à eux qu’il rend des comptes. De grosses corporations usent de tactiques diverses pour acheminer leurs dons considérables aux campagnes des partis politiques et engagent des lobbyistes à gros prix pour affecter les politiques gouvernementales. Compte tenu de cette réalité, il n’est pas inapproprié de s’interroger à savoir qui fait véritablement le plus de dégât à notre démocratie. Et on ne saurait complètement discréditer ceux qui commencent à penser que passer du gouvernement Charest à un gouvernement Marois ou Legault ne fera rien pour changer cette dynamique qui corrompt notre démocratie bien plus que n’importe quelle manifestation, symphonie de casseroles ou vitrine brisée.

Pourtant, je suis de ceux qui croient que notre démocratie, bien qu’elle soit fragile, est en contrepartie bien plus solide que ne le veut la représentation que plusieurs en font. Je demeure absolument convaincu qu’elle, et notre état de droit aussi, d’ailleurs, saura survivre à quelques remises en question de notre façon de nous l’approprier.

Cependant, cette discussion est constructive dans la mesure où elle rend possible l’articulation d’une autre série de questions que nous aurions avantage à nous poser en tant que société. Pour ma part, deux viennent instantanément à l’esprit. Ces jours-ci, on nous parle sans cesse de sauvergarder la démocratie, mais quelles caractéristiques de la démocratie souhaitons-nous vraiment préserver? Et quels éléments de la démocratie, parmi ceux que nous aurons identifiés comme primordiaux, avions-nous déjà perdus avant même le début du conflit étudiant?

Je répète. Nous devons nous poser ces questions ensemble. De tous ceux que j’ai entendus s’exprimer sur la question, des gens de droite qui voudraient voir les étudiants matés comme conséquence de leur impudence aux plus radicaux des syndicalistes-à-l’ancienne de la CLASSE, presque personne ne remet en question les fondements du système eux-mêmes, n’en déplaise à certains membres de la CLASSE qui disent vouloir “changer le monde”. Même ceux qui s’opposent au statu quo dans cette histoire ne veulent en fait qu’améliorer la démocratie.

À mon sens, si le mouvement étudiant peut forcer la société québécoise à se poser ces questions cruciales, il aura déjà eu un impact positif sur le Québec, car je crois que nous devons nous réapproprier notre démocratie. Celle-ci n’est plus organisée pour servir nos intérêts et le sentiment actuel, non seulement des étudiants, mais d’une proportion importante de la population, est qu’aucun des politiciens qui aspirent au pouvoir ne représente une solution à ce problème. Je situe bien sûr cette affirmation dans un contexte nettement plus large que le conflit étudiant. Plusieurs disent aux étudiants de retourner en classe et de s’en remettre à la démocratie. Les étudiants ne demandent pas mieux, mais ils sont conscients que la démocratie au Québec est malade et ont entrepris de faire leur juste part pour la soigner.

Tous s’entendent pour dire que leur démarche n’aura pas été parfaite. On peut être en désaccord sur la manière dont ils s’y sont pris. Ils ont fait des erreurs, ils n’ont pas toujours agi avec un maximum de discernement et de sagesse, mais je crois qu’il relève de l’honnêteté intellectuelle de reconnaître qu’ils ont le mérite d’avoir essayé. On ne saurait en dire autant de ceux qui ne font que geindre devant leur téléviseur. Murrow avait raison; “nous pouvons nier notre héritage et notre histoire, mais ne pouvons éviter la responsabilité de ses résultats.” On peut reprocher bien des choses aux grévistes, mais on doit au moins les féliciter d’avoir compris cela.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

Blog at WordPress.com.

%d bloggers like this: